Les lazzis et les phénomènes de transe
Le public vient au théâtre pour s'immerger dans une fiction. Porté par les phénomènes empathiques, il traverse une histoire qu'il se fait indépendamment de la volonté du dramaturge, du démiurge. Il se fait sa propre interprétation. La seule véritable expérience qui est justement partagée entre le public et l'acteur est l'évènement invisible qui a traversé l'acteur et que le public a vécu par empathie.
L'acteur n'a pas à se soucier de structurer une narration. Si l'envie lui prend, qu'elle vient toucher son affect, il le fait, mais cela n'est pas une nécessité.
Ce qui est nécessaire, c'est qu'il soit investi dans cette expérience commune, son expérience ressentie, l’expérience de son vivant.
L'acteur a pour fonction d'animer son personnage par le vivant. C'est un vivant investi en tout abandon qu'il musicalise dans la construction fluide et ouverte d'un personnage. Pour mettre en mouvement la base rythmique de son personnage, il ne peut pas ontologiquement se fier à sa simple volonté, mais il doit se laisser porter par ses mouvements naturels qui emmènent le corps dans un espace mouvant où tout n'est qu'imprévu.
Le jeu est un ancrage dans le corps, quand le corps est abandonné à ses raisons absurdes.
Une fois l'esprit descendu dans le corps et identifié au ventre et à ses radiations, une fusion étrange se produit : la transe.
Il s'agit d'une transe légère, une danse, un jeu.
Il ne s'agit pas de perdre conscience. L'absurde n'est pas le fruit d'un délire. L'absurde est cette part de concret qui échappe à notre pensée. L'acteur est plein d'affect, il est lucide, mais l'acteur joue un autre présent, un autre présent que celui qui est convenu.
La transe est un phénomène où le corps organique et l'esprit fantastique fusionnent dans une dimension où le jeu n'est plus que jeu, ou le mouvement n'est dicté que par les universalités que l'acteur aura trouvé en lui. Les singularités inévitables qui transpireraient de ses présences ne doivent plus être une préoccupation, elles participeront malgré lui à l'illusion, dans son grain, dans sa texture, plus riche. Le masque, indépendant de l'acteur, corrige sans difficulté ce que l'acteur n'est pas en mesure de maîtriser.
La liberté de l'acteur se trouve dans la confiance qu'il place dans l'idée de son universalité. Elle se trouve aussi dans ce que joue le masque en toute indépendance.
L'investissement dans l'imprévu, c'est techniquement la matière du jeu, la motivation de l'acteur.
Ainsi le lazzi est cet endroit de liberté où l'acteur tourne autour d'un rythme pour en sentir ses variations, où il se laisse embarquer dans un geste, un son, une idée qui lui plaît par la force d'ancrage de son rythme. Il module, explore, revient comme une réflexion qui doute dans la sinusoïde de ce qui est avec ce qui devient. Le lazzi est le mouvement de l'acteur qui cherche, plus qu'à respecter son masque, à trouver les limites du masque pour les dépasser. C'est en débordant le masque de son personnage, par la transe du lazzi, que l'acteur lui donne une dimension vivante. C'est cet écart précis où la satire prend sa substance. Le personnage sort de la mascarade, pour mieux la révéler. La machine est habitée par un mouvement qui n'appartient plus à l'image. Ce moment est un rire de soulagement qui révèle la réelle nature du monde et condamne les rouages d'une humanité systémique, tragique par essence et non par nature.
Puis le geste est lâché. La musicalité varie, se transforme. Le masque est défiguré. L'idée devient mouvante. L'acteur a acté une transformation. Le public mue. Tous dans la même vague, tous dans le même destin. Le jeu devient collégial. L'utopie est invitée. Elle est invitée au-delà du théâtre. Elle s'est inscrite dans la mémoire de tous. Le possible est devenu l'idée commune avec laquelle il sera maintenant possible de penser.
Le mouvement était mécanique, burlesque, émotionnel, c'était un lazzi.
Le mouvement était sentimental, littéraire, scénique, philosophique, c'était dramatique.
Dans les deux cas, c'était un poème.
Le personnage dramatique prend acte de sa transformation, de son expérience. Il le met au service d'un avenir nouveau. Il est l'élément mouvant dans un environnement mécanique.
Le personnage burlesque revient à sa base, son masque immuable, son tragique destin qui fait résonner en nous le rire névrotique d'un personnage figé dans un environnement mouvant.
Voici comment le jeu ouvre des portes invisibles qui nous font grandir. C'est le jeu des acteurs, des poètes qui imitent les enfants, dans cette capacité innée à découvrir le monde
En regardant son mouvement,
En se sentant vivre.