La pensée, grande absente du processus du vivant
Penser n'est pas raisonner,
Penser n'est pas réfléchir,
Penser,
C'est chercher une phrase.
Penser c'est dissoudre l'invisible dans l'entendement,
C'est faire disparaître le concret pour le rendre à la dimension humaine des fictions,
Penser c'est disparaître au présent pour se rendre dans l'espace construit des utopies humaines,
Penser, c'est le vecteur de la désincarnation.
Penser, c'est la préméditation de la parole, c'est l'anthropomorphisme automatisé de l'esprit humain, cet humain qui
Se cherche une identité pour mieux se fondre dans le groupe, cet humain
Obsédé par sa singularité devenue solitude et qui
Se réfugie dans l'outil social de la pensée pour se résoudre et
Sans succès,
Il persévère et pense et, sans succès, il se pense et se perd hors de son organe et
Sans succès,
Il est dans sa pensée, hors de lui-même et incapable d'être cet autre chose que les autres, il
Est hors de lui-même, il
Est les autres quand
Il pense il est les autres en lui-même et les autres sont
Cette pensée subjective à la voix synthétique des autres, des autres camouflés dans cette corde intérieure il est
Le corps social abstrait en lui-même quand il pense quand
Il pense il cherche une phrase comme il cherche
À se résoudre dans
Son humanité hors sol.
L'être pense pour se résoudre dans son humanité hors sol et par son humanité abstraite. Il est condamné à être
Son propre pléonasme.
La pensée est la blessure humaine du pléonasme chirurgical.
Penser est le propre d'un être social. L'acte de penser plonge celui-ci dans une dimension ou le corps social et ses logiques prennent le dessus sur le corps intime.
Dans le "processus du vivant", trouvé et développé ici, et qui pourrait donc préciser la nature du vivant,
Je ne peux que constater la manifeste absence de la pensée.
La pensée est le processus mental qui apprend et agence les images pour les rendre au langage. La pensée est intimement liée au langage et à ses logiques. La pensée est liée aux logiques lexicales, grammaticales, syntaxiques de la langue, ainsi que toute la culture associée à cette langue.
Penser, c'est embrasser les logiques d'une culture et d'une forme d'humanité.
Une langue porte en elle sa culture
Parce qu'elle en est sa pensée.
L’expérience organique crée les souvenirs. Les souvenirs, collectés dans l'imaginaire, sont amenés à l'esprit par la phantasia qui, par la contextualisation et la similitude des rythmes, trie dans cette mémoire et fait émerger les images les plus probablement utiles à l'esprit. Ces images visuelles, olfactives, émotionnelles, auditives et plus encore, sont des spectres sensitifs. Dans ces images certaines peuvent être des mots mais à ce stade elles restent des sons associés à des entités concrètes et restées organiques, ces images sont encore des spectres sensoriels concrets. Lorsqu'un corpus d'images et de mots est ainsi isolé et rendu disponible à la pensée, celle-ci cherche dans sa logique structurelle la meilleure façon, la façon la plus juste, d'agencer en phrase les éléments du corpus pour les offrir à l'entendement : C'est cela la pensée.
La pensée n'est pas un outil initialement voué à réagir, mais à communiquer. Ainsi, si la parole est une réaction à la pensée, penser devient un sentiment et la parole devient une émotion. Elle est la seule émotion dont la source n'est pas un affect organique, mais plutôt un affect plus structurel et propre aux êtres sociaux, un affect non-organique, un affect éthéré. La pensée dépend d'un affect hors du corps, et pour autant sa mécanique traverse le corps en amont dans son intimité la plus profonde. Nombre de personnes se perdent dans l'un ou l'autre bord, celui qui sait danser pour joindre le corps et la pensée est le poète désirable et souhaité.
Si penser c'est chercher une phrase, écouter une parole n'est pas penser. Ce n'est pas non plus l'inverse puisque penser est une dynamique active, ou majeure, alors qu'écouter une parole est une dynamique passive, ou mineure. Écouter est une transe légère où la pensée est confiée, où la parole entendue fournit les images d'un ailleurs et dupe l'inspiration. Écouter, c'est devenir l'autre dans l'invitation de sa parole, et par la magie de sa pensée.
Sauf phénomène de perversion indésirable, la pensée ne participe en rien à la perception, parce que dans ce cas elle ne fait que transformer la réalité.
Pour penser il faut entendre sa phantasia, qui amène les images, et puis l'éteindre, éteindre le corps. La pensée a besoin d'un corpus strict d'images phantasmées pour être rendue pertinente et la phantasia doit ensuite être verrouillée, le temps de la pensée.
Une idée ne peut être formulée que si elle est isolée des autres idées, que si elle n'est pas mélangée à d'autres idées, d'autres phrases. Une "pensée automatique", à l'image d'une écriture automatique surréaliste, échapperait à tout code du langage et deviendrait de fait inintelligible et inefficace aux esprits pragmatiques, inutile aux sociétés aveugles à l'invisible. Pour penser efficacement il faut donc couper la phantasia, éteindre le corps, le temps de penser.
C'est ainsi que la pensée fuit le processus qui ici définit le vivant et c'est ainsi qu'elle devient, de fait, ici, indésirable au travail de l'acteur.
Une expression épurée de sa pensée est épurée des codes du langage. Ce type d'expression libère le corps et devient expression corporelle seule. En se débarrassant ainsi de la pensée, l'acteur est en mesure d'acter la justesse des états, et ainsi il valide
Par la beauté,
La raison des corps.
La pensée participe à la musicalité du corps, en ce qu'elle l'éteint.
La voix
Est la parole épargnée, elle
Est le mot universel et dont la justesse
Dépasse son porteur.
Depuis un autre référentiel, la pensée permet une coordination des corps par le biais intelligent de l'empathie. En effet le mot "cheval" peut provoquer des sensations liées à la présence d'un cheval mais
Cette forme d'empathie, ce mouvement collectif abstrait, ne sera jamais rien d'autre qu'un jeu de dupe. Inspirée d'une perception faites d'illusions plus créées que trouvées, l'affect aura été dupé par un imaginaire rendu collectif et devenu, par essence, une fiction. La fiction porte en elle autant de ferveurs que de risques. La pensée, par flemme, est en mesure de créer les normes invisibles et désaffectées, portant des cultures entières, des sociétés entières, vers des comportements inadaptés à leurs conditions réelles.
C'est ainsi que penser devient un piège pour l'acteur qui, en se laissant diriger par des logiques sociales que le langage inclut, sera dans l'incapacité de jouer autre chose que les idées convenues, conventionnelles et surtout, prévisibles. Son intimité ne sera jamais sollicitée, épargnant son auditeur, son public, de tout lyrisme pourtant essentiel à cette forme de vérité qu'est la beauté.
Il faut pourtant admettre que la pensée dans notre culture occidentale prend le pas sur la raison et la réflexion.
L'action volontaire semble gagner une autorité indéniable sur des réactions nourries d'affect et d'évidence et
Former un comédien aujourd'hui est un travail où la déconstruction est une dynamique constante et délicate.
Personne ne peut considérer qu'il y eut des négociations culturelles conscientes et investies pour acter le remplacement du vivant par la pensée. Et pourtant cette révolution tragique a bien eu lieu. Dans les cours de théâtre, toute forme de cours de théâtre, il saute aux yeux que la principale correction à apporter massivement est de désapprendre aux élèves à se laisser régir par leur seule pensée.
Ils respirent dans leur tête, ils éprouvent dans leur tête et avec des logiques implacables, les voix sont sifflées, chacun de leurs muscles est asphyxié et tendu dans l'étouffement de leur propre corps.
Penser est culturellement devenu une action glorieuse, suffisante et identitaire au point qu'elle a su évincer l'autorité de ce qu'éprouver pouvait représenter.
C'est ainsi qu'au théâtre, initialement, la pensée a été déléguée au dramaturge, libérant l'acteur de cet obscur fardeau.
C'est ainsi que le dramaturge doit garder en tête que son rôle n'est pas de produire de la pensée, mais se servir d'elle pour servir lui-même d'autres forces, plus théâtrale. Il doit être musicien avant tout, pour faire danser ses comédiens rendus légers et organiques.
Avec de l'observation et de l'entraînement, par l'écriture et l'analyse, est tout à fait possible d'observer en soi-même les mécaniques de la pensée. C'est ce que je me propose de tenter ici afin d'en approfondir l'exploration et tenter de trouver le lien que la pensée peut entretenir avec le vivant.