Passer au contenu principal

Descendre

L’esprit est la partie immatérielle de l’être.
Comme par complexe, il crée
Des formes en permanence.
Ces formes sont l’illusion
D’un monde intelligible.

Les formes sont finies.
Elles sont les frontières qui englobent et délimitent des ensembles, qui deviennent des présences, des objets,
Des idées,
Avec lesquels nous organisons nos sociétés contemporaines.
L'objet est devenu le seul matériau du raisonnement.

La forme est utile à la pensée. La forme est l'organe de la pensée.
Le mot est l'organe de la phrase.
La forme est une image, une idée, un bloc, qui organise la logique et la comprehension, au point qu'il est devenu impensable d'agencer les invisibles.

Si je dessine au crayon la forme d’une coccinelle, on pourra en reconnaître l'image, la representation de cet insecte,
Mais l’image ici n’est qu’une idée, et
L’esprit qui raisonne avec des idées perd son corps,
Perd sa forme.
Si maintenant je la peins, elle sera investie de couleurs, et de lumières,
Cette coccinelle prendra une toute autre dimension.
Elle ne sera plus une forme, elle sera alors douée d’un contenant, d’une mobilité, d’une perception, d’un agencement, habitée d'un mouvement invisible, un vivant.
Cette même qualité pourra également être représentée de façon isolée par de simples taches de couleurs, plus abstraites, et on pourra presque vivre ses intentions seulement.

Si le mot n'est une forme, si la phrase n'est également qu'une forme,
Écrire est parfois un processus mystique où
Le propos est au dessus du livre,
Dans le spectre de l'auteur, dans
Le spectre du lecteur.

L'artiste doit se familiariser avec
Cette dimension abstraite
Qui régit le monde concret.
C'est l'enjeu de ce livre dont
Le pouvoir
Sera d'habiter et d'investir le vivant.

L’idée est la tentative de l’esprit à abstraire le corps,
À se mouvoir dans le conscient plutôt que dans l’espace concret.
L’idée est cette forme qui fuit les perceptions et les affects pour ne s'agencer que dans les représentations de l'esprit.
L’idée est la trace d’une volonté à supplanter la perception du concret par l’objectivité.

Soit, il est assez judicieux d'admettre à partir de maintenant que l'objectivité m'est moins concrète que la subjectivité, dès lors que la subjectivité se limite aux sens dépourvus de leurs interprétations.
De la même façon, il sera judicieux de me lire en sachant que j'attribue à la subjectivité une objectivité supérieur à l'objectivité même. Et encore, il sera judicieux de me lire en admettant que l'abstrait qui trouve une perception dans le corps est une présence plus concrète que ce que la pensée peut concevoir de concret.
Ce n'est ici que le premier paradoxe, la première absurdité, qu'il est nécessaire de vivre pour adhérer au vivant.

Si l’esprit se veut moins volontaire, et au prix d’un dur labeur, il sera en mesure de constater et constater seulement. Il redeviendra propriété du corps et l’esprit aura alors recouvré sa fonction : habiter le corps et fusionner avec lui pour une perception du milieu qui puisse s'opérer également dans le spectre des invisibles.

Ces capacités impensables à percevoir déplacent les limites physiques du corps vers l’extérieur. C’est ce qui donne au corps une dimension plus grande que l’objet seul qu’il représente, sa subjectivité est alors en lui et en dehors de lui.

Le corps devient ce qu’il perçoit. C’est, plus que sa propre nature, la nature même : Le corps fusionne naturellement avec la musicalité qui le traverse. Il saisit naturellement, organiquement, l’essence d'un contexte pour mieux le traverser.

Dans ce phénomène d'intrication (le mot est posé), je « deviens » alors ce que je perçois. Mon corps, allongé sous un arbre au bord d’une rivière, devient le moment. Il devient la scène et est confondu avec elle. Son mouvement n’est qu’une danse orchestrée par les organes extérieurs devenus les siens. L’arbre, la rivière, l’oiseau, le possible poisson, la terre fertile et l'odeur des alluvions, cette ambiance, ce rythme est maintenant mon corps tout entier. Mon corps devient autre chose qu’un simple organe, il devient un champ de possible parfaitement adapté par les rythmes inconscients de la rive, et peut-être même le corps est devenu l’amont et l’aval. Il ne serait rien d'autre que ce Narcisse si mon esprit ne serait là pour distinguer les formes et me rappeler à ma propriété d'être singulier et fragile, de présence en tant que rythme distinct, remarquable, et en proie au monde dévorant.

Lire est parfois un exercice mystique,
Ce poème m'est une épreuve nécessaire pour jouer au théâtre.

L’être d’esprit qui n'est que d'esprit sort de sa présence organique et concrète, sont corps devient un objet, une idée. Il ne peut s’émanciper que vers un monde d’illusion, dans lequel il a une obsession acharnée à l’identification plutôt qu'à la fusion.
Ce monde fictif de représentations objectales a pour blessure fondamentale l’abstraction de sa présence mouvante et concrète. L’être devient un être pensant désincarné dans la tragédie de la dissociation. Il agence maintenant des concepts comme on assemble des objets, il n'est lui même qu'un rouage dans un système déterministe et logique là
Où son corps
Ne lui parle que d’absurdes intrications.

L'absurde est la part de vérité
Que le corps habite et
Qui échappe encore à la pensée.
L'absurde est ce qui doit être validé
Inconditionnellement
Par l'esprit qui cherche la maturité.

Pour toucher le concret,
Le corps ne peut pas se parler,
Il ne peut pas se dire,
Il ne peut pas se penser.
Il se constate dans le maillage des présences perceptibles.
Et c'est seulement ainsi qu'il peut être
Témoin de l'exercice de son vivant,
Et donc du vivant en tant que mouvement omniprésent.
C'est la seule
Présence concrète et fiable,
Qui nous rend acteurs
De nos interactions.

Il y a donc deux façons d’appréhender sa présence et son environnement :

  • Une façon objectale de concevoir le monde où notre pensée, plus ou moins loquace, s’applique à agencer les formes comme des presences. Le monde devient alors mécanique et régi par des codes stricts.
  • Une autre façon subjective, qui est cette fois de percevoir, plutôt que de concevoir, un monde sensible où chaque présence est habitée par des mouvements concrets et abstraits. La forme de la présence tend alors à s’effacer au profit d’un « champ » qui s'intrique directement sur les champs des autres corps.

Ces champs arrosent et révèlent
Des perceptions lucides,
Des émotions franches
Et des intuitions justes.