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Jouer le prétexte

Le moment théâtral se joue sur deux dimensions, deux dimensions intriquées, deux dimensions qui évoluent ensemble sans jamais se toucher. 
Le théâtre est une discipline de l'humanité. Le théâtre suit la physique de son humanité. Elle a une part organique et une part pensive, une part concrète et une part abstraite, une part dionysiaque et une part apollinienne. 

Il est cette dimension où le corps vit, sens, bouge, agit dans les mailles interactives de nos conditions. Cette dimension où l'organe est le contenant d'une existence animale connectée au cosmos. Cette dimension qui accueille le jeu dans la trouvaille ontologique d'une nature qui se perd dans ses représentations.
Et cette autre dimension, seulement humaine, faite d'images rendues cohérentes entre elles par le travail acharné de cultures millénaires, et portée par les langues, dans des agencements qui organisent la pensée et sa société, confondant l'être individuel dans la masse de ses alter égos. 

Le public est cette masse pensante, qui lit les images comme des symboles et qui déduit d'une œuvre sa substance culturelle. Cette substance est faite d'éléments pensés, pensables, d'objets agencés comme des évènements dans une ligne temporelle. 
Le public cherche ainsi sa raison d'être, dans ce qui le concerne sur une scène. Ce qui concerne le public, c'est ce qu'il est en mesure de penser par sa culture et qu'une empathie juste aura validé par l’expérience d'une confrontation à son humanité.
Il cherche et se focalise sur des questions. 
La question, c'est le mystère qui explique notre condition à être par la pensée. 
Cette question, transposée dans le travail du théâtre, c'est le prétexte. 

Le prétexte est la question qui amène le texte.

Il peut être un thème, un destin, un objet, dans tous les cas il est la raison de la présence d'un personnage sur la scène de théâtre. 

Quand un clown entre, il lui faut un prétexte. Pourquoi vient-il sur scène ? Pour faire un spectacle, pour chanter une chanson, pour faire preuve de courage... Sans ce prétexte il ne serait que présence sans enjeu, son jòi ne serait pas sollicité dans son imaginaire. 
Il en est de même pour les personnages dramatiques où le prétexte sera de tenir l'amour, sauver une situation ou renverser un régime. Sans cette histoire, il n'y a pas le support contextuel pour justifier le jeu.  
C'est structurel, le jeu n'a de sens théâtral que s'il est superposé à son inverse, son histoire narrative qui lui donne tout son sens à l'esprit. 

Le prétexte est essentiel. Il est essentiel pour le public autant qu'il est essentiel pour initier le personnage. 
Mais pour l'acteur, il n'est qu'un support, un accessoire nécessaire. 
L'acteur ne joue pas le prétexte, il joue avec, il joue dans, mais il ne joue jamais pour. 

Si l'acteur joue le prétexte, si le clown joue son spectacle, si le comédien joue son histoire, le prétexte prend le premier rôle et l'acteur perd sa responsabilité de référentiel narcissique. Le prétexte devient l'espace transitionnel qui joue à la place de l'acteur. Le prétexte devient la seule vedette et ne sert qu'à mettre les regards sur l'orgueil du dramaturge, ou sur la blessure narcissique de l'acteur à ne pas pouvoir acter le vivant. 

Ainsi le prétexte devient une tension, une question qui lorsqu'elle trouvera sa résolution, mettra un terme à la théâtralité du moment. 

C'est dans cette lecture qu'on trouve où le jeu s'installe : dans la question. 

Si le personnage plante un clou. Le personnage a planté le clou. Son histoire est déjà finie. 
Avant de planter le clou, il doit y investir un enjeu fort, puis le clou doit tomber et disparaître. Un partenaire de jeu qui lui donnerait un nouveau clou serait une entrave au jeu. Il doit l'empêcher, naïvement ou volontairement, à faire aboutir son prétexte, car c'est là que se trouve le jeu. Il pourra s'installer une dispute, un désespoir commun, une histoire d'amour ou tout autre chose absurde dans l'idée finale qu'il est important de planter ce clou. Le clou doit devenir un enjeu majeur au nom de la théâtralité. 

C'est ainsi que peu importe le prétexte, la dramaturgie est portée par les mouvements invisibles des personnages dans le prisme de leurs interactions. Que le clou soit un clou ou la réalisation d'un bouquet de fleurs, ce sera, pour les inconscients, la même histoire qui sera racontée. Seules les images et l'éventuel auteur, qui porteront le moment dans une dimension politique, importeront au public. 

L'acteur est vivant, 
Et vivant seulement. 
Il est le vecteur d'une joie latente 
Qui tend vers son expression radicale,
Pour rendre au cosmos 
Toute sa légitime absurdité.