Représenter le vivant, une intention artistique
L’art est une discipline qui crée des représentations du monde pour le rendre intelligible,
Ni plus, ni moins.
Toute amélioration de cette définition radicale ne m'est que commentaire accessoire.
L’art m'est une discipline qui crée des représentations du monde pour le rendre intelligible.
Cette définition offre une simplicité qui peut rendre sceptique, mais elle est assez radicale pour permettre à mon esprit de concevoir chaque évènement conscient comme un évènement digne d'intérêt, un évènement pré-artistique ou chaque événement remarquable devient l'image d’une chose jusqu'alors invisible. L'art m'est cette discipline qui invite l'être à transposer le cosmos dans son univers de représentation. Une œuvre naît soit d'une invention, soit d'une trouvaille.
Si l’œuvre est une invention, elle est l'intervention de l'artiste dans la matière culturelle.
Si l’œuvre est une trouvaille, elle est l'intervention du cosmos dans l'inspiration du poète. Le poète transforme son inspiration mystique pour l'accoucher au monde.
C'est la fonction poétique qui permet à la culture d'être inclue dans la régie du monde et de ne pas dégénérer dans l'excès politique.
L'art est une discipline qui agence les poèmes pour les dévoiler dans leur justesse. Cet agencement est une image. Une image est un objet concret ou abstrait qui soumet une représentation. Une représentation est une disponibilité d'esprit, c'est une forme avec laquelle l'esprit va pouvoir agencer sa pensée, et sa réflexion.
Une image n'est pas son sujet. L'image est l'objet qui suggère un intervalle entre une perception et une pensée.
Le mot écrit "cheval" est l'image du mot parlé "cheval" qui est l'image d'un cheval. Un cheval a une odeur, une singularité, une intention, un mouvement, un contexte et une histoire, parfois même il a un nom. Le mot cheval ne sera jamais un cheval. Et pourtant quand je lis le mot cheval je vois un cheval. Mais je ne suis référé qu'à un faible contour de ce cheval, une figuration nourrie de souvenirs subjectifs plus ou moins nombreux et abîmée d'abstractions. Le mot cheval représente la forme moyenne de tous les chevaux qui ont été représentés à mon esprit. Le mot "cheval" est l'outil de ma pensée. Grâce à ce mot je peux penser une phrase et la dire à quelqu'un. En lui disant "cheval", mon interlocuteur comprend qu'il s'agit d'un cheval et se figure un cheval qui ne ressemble en rien au mien.
Si je regarde un arbre avec ma famille. L'interprétation faite de cet arbre sera l'ensemble des représentations associées, pour chacun. Nos sensibilités étant naturellement variées, nous n'aurons pas vu le même arbre, et pourtant nous avons regardé le même arbre. L'enfant qui dessine cet arbre n'aura pas oublié l'immense rocher grimpé cinq minutes plus tôt. Le dessin de l'enfant sera maintenant le référentiel commun pour designer cet arbre, qui aura été nommé dans l'amusement, l'Arbre au Caillou. Cet arbre est maintenant un contexte précis pour la pensée commune.
Un jour, un artiste sculpta un magnifique cheval dans le marbre et l'installa devant le château du roi. Depuis ce jour le mot "cheval" se figurait de la même façon dans les esprits de tous les sujets du roi. Toutes les peintures et tous les récits du royaume mentionnaient des chevaux lourds et immaculés. Comprenant cela, le roi a fait refaire la statue de marbre. Il a demandé à l'artiste un cheval plus fort, volontaire et vigoureux, et il a fait graver son nom sur le flanc de la bête. Il était alors difficile pour les habitants du royaume de parler de cheval, sans penser au roi, qui fut alors associé au cheval fort, volontaire et vigoureux. C'est ainsi que le roi est devenu dans l'inconscient collectif un cheval fort et vigoureux, et L'Étalon devint son surnom populaire.
Voici comment l'art a pris du sens dans nos vies. L'art a toujours été le ciment d'une société. Nous avons de tout temps représenté des dieux, des êtres et des danses, des paysages et tout ce qui était perceptible pour consolider les liens communautaires et donner de la cohérence aux mouvements des peuples.
Pour l'artiste du royaume, représenter lui permit de casser une illusion, casser une idée de la connaissance qui n’avait jamais été utile de rendre commun. L'artiste vient, par le biais d’une œuvre d’art, de changer une forme, une figure, une substance et une réflexion en influençant la pensée dans sa matière même. Une alternative insoupçonnée s'est offerte dans la beauté d’un sens qui nous dépasse.
Cela a modifié la pensée même qui forgeait tout un monde d'illusions. C’est là le pouvoir de l’art sur l’individu et sur sa confrontation au monde. Ce n’est pas tant une alternative qui vient éblouir le spectateur de l’œuvre, mais le sentiment qu’une chose immuable a été atteinte et modifiée, et validée par la justesse d'une beauté. Cette idée d’offrir au convenu une annihilation essentielle, ouvre à l’esprit et au corps une inspiration extrêmement vivifiante, un soulagement émancipateur et libérateur. C’est ce sentiment précis qui, en devenant pour certain une nécessité, fait les artistes.
L'art est un champ entre la poésie et la culture, entre ce qui se trouve et ce qui devient, un infini et un incommencé. C'est dans ce mouvement que l'art s'est trouvé être une discipline de mouvements.
Dans ce même royaume il y avait un homme, un être sans aucune promesse et au passé rempli d'insignifiances. Ce bonhomme avait un cheval maigre pour seule richesse, et surtout seul compagnon. Il était embêté parce qu'à chaque fois qu'il parlait à son cheval, et il avait une pensée pour le roi qui finissait par l'obséder. Dans la nuit, il assembla un épouvantail qu'il fit de paille et de bois verts, il le porta sur le dos de la statue de marbre et lui ajouta une couronne trop lourde avec des restes de bouteilles de mauvais vins. Un oignon coupé en deux donnait à l'épouvantail deux yeux pleins d'absence. Puis il s'enfuit, dans la nuit blanche, heureux d'avoir encore un peu de vin. Désormais il riait sans cesse dès qu'il était en compagnie de son cheval qu'il finit par aimer dans un long voyage sans intérêt, et sans royaume.
Cet homme désirait amener l'image dans une représentation plus juste et plus sincère. Il avait trouvé en lui une vérité évidente et invisible qu'il voulait partager pour retrouver la part de lucidité qui lui manquait.
S'il existe une différence entre un artiste et un poète, elle se trouve à cet endroit précis.
L'artiste crée les représentations, le poète trouve les inspirations. En faisant de son vivant la source des images, le poète fait de l'interprétation un mouvement, un mouvement qui s'accorde à un monde mouvant.
L’art est une discipline qui crée des représentations du monde pour le rendre intelligible,
La poésie rend à l'art sa légitimité, en tenant l'humanité dans sa nature mouvante et insaisissable.
L’art a donc un mouvement, et une fonction. Il connaît plusieurs acteurs dans le processus de son mouvement, plusieurs schèmes anthropomorphiques : Le poète, l’artiste, l’artisan, le politique, le mystique. Le poète trouve, l’artiste représente, l’artisan diffuse et le politique interprète pour négocier les utopies du poète et les porter dans l'échelle sociale. Le politique et l'artiste son deux êtres semblables et opposés. Ils créent les utopies, la nature de ces utopies varie en fonction de la nature des motivations. Le mystique trouve dans l'art et son pouvoir de représentation, un passage vers les mystères qui l'occupe.
Je ne cherche pas à hiérarchiser une discipline, rares sont les artisans qui ne sont pas artistes ou poètes, mais je cherche à démontrer que l'art est animé d'un mouvement d'un processus et
Qu'il n'est donc pas un objet.
La poésie cherche à trouver, sans savoir quoi ni où, elle cherche jusqu’à l’apparition d’une beauté. Cette beauté est une utopie naissante qui donne le mouvement suivant. Le poète alors donne par la beauté une forme pensée, Cette invitation à penser, l’artiste s'en empare et dans sa technique, il la portera dans une forme idéale et universellement intelligible, la propulsant dans sa culture. L’artisan portera le concret dans l’utile et assurera sa diffusion vers le commun. Le politique agencera dans ses sciences les utopies mises en mouvement, comme pour en acter socialement une transformation.
En créant une image artistique, l’artiste imprime une mémoire qui devient alors le mouvement d’une utopie.
L’utopie, c’est
La trace du souvenir dans l'avenir, c'est
La trace d'un avenir dans le souvenir, c'est
Le passé et l'avenir fusionné dans le mouvant des fictions, c'est
Le mouvement des civilisations.
L'avenir, quand il n'est pas un objet, est un mouvement, un incommencé infini, une utopie condamnée aux rythmes persistants des souvenirs.
Préférer l'utopie à la trace, c'est une hygiène pour l'artiste du vivant, parce qu'elles sont une même chose mais dans des sens opposés,
L'une est l'objet, l'autre le mouvement.
Une seule chose peut entraver la fatalité : une autre fatalité.
Le théâtre est l'objet,
La théâtralité est le mouvement.
Ils sont une même chose.
La théâtralité est le matériau d'un
Théâtre du vivant.
Je veux rendre cela intelligible.