Fuir Œdipe
Œdipe, je suis Œdipe parce que c'est ce qu'on prononce quand on m'appelle.
Je suis Œdipe puisque c'est là ce qu'ils disent
Quand c'est moi dont il s'agit.
Je suis Œdipe, le futur Roi de Corinthe.
Je suis Œdipe, donc je suis.
Je suis Œdipe.
Mes pieds sont meurtris.
Je ne veux pas savoir.
Quand je regarde au fond de moi, je vois le vide.
Je suis rempli d'un vide ancien et sans substance.
Je ne peux voir ce vieux souvenir, cet espace vide et vidé,
Cet espace seul rempli comme une plaie sèche.
Je suis Œdipe, le futur Roi de Corinthe.
Je ne peux pas être vide.
Je suis Œdipe
Car c'est ce qu'ils prononcent quand ils m'appellent.
Celui qu'ils appellent Œdipe, il est aimé comme un roi.
Je suis Œdipe.
Je suis Œdipe quand Ils me regardent et leurs regards
Sont cette lumière qui sort de moi.
Je suis leur soleil royal,
Aux flammes inversées.
Je suis Œdipe le fils du roi.
Je suis Œdipe, le futur Roi de Corinthe.
Je suis Œdipe, celui qu'on honore et qu'on chante.
Œdipe c'est moi. Je le suis devenu
Par la force de vos regards.
Je suis
L'image d'un nom lancé quand on appelle l'honneur de Corinthe.
Je suis Œdipe,
Et je m'agence dans le monde comme un nom dans un livre de gloires.
Et les dieux parlent dans vos bouches qui me dessinent.
J'ai la destinée d'un roi.
Je suis Œdipe.
J'avais 5 ans
Quand j'ai commencé à me souvenir,
Quand sont nés mes premiers souvenirs.
Il y a quelque chose en moi qui ne se voit pas.
Quelque chose qui a été oublié, qui
N'est pas dans les livres, qui
N'est jamais sortie d'une plaie née sèche, qui
A été avortée de l'histoire. Quelque chose
Qui me lie à mon absence d'un quelque ailleurs,
Quelque chose de dangereux à voir, et de disparue.
Je n'ai pas les sens pour voir.
Je suis aveugle. Je suis aveugle de ce qui m'a fait être,
Une lumière perdue qui cherche sa source dans
Les regards qu'elle frappe.
N'arrêtez pas de me regarder.
Faites-moi briller.
Œdipe, le soleil qui brille grâce à vos regards.
Je suis plus qu'un mot.
Je suis le mot
là où
Le mot est la loi :
Œdipe.
Être invisible n'est pas une condition.
Je sais que j'existe parce qu'on me parle. C'est
Comme une loi.
Je suis nommé alors j'existe.
Je vois mes mains, fortes. Je vois mes mains sans blessure mais
Je sais aussi qu'on me parle et que
Je m'appelle Œdipe.
Je suis Œdipe et je m'y accroche
Avec ces mains qui me gardent, avec
Ces mains qui m'écrivent.
Je suis Œdipe et on me promet d'être roi.
On me promet d'être roi quand j'aurai tué mon père.
Mais mon père c'est mon sang.
C'est mon seul plein, mon seul sein, mon seul dessein.
Si je ne suis pas mon père,
Qui serait Œdipe ?
Jamais je ne tuerai ce père.
La loi c'est la loi. Mon père c'est le roi. Ma loi c'est mon père.
Ces mains sont les mains de ma pensée.
Ces mains qui laissent des traces sont
Celles qui sont promises au meurtre, elles sont
Celles dont je dois me méfier.
Elles ne doivent rien être d'autre que ma volonté à ne pas tuer.
Ces mains... Ces mains pourront-elles un jour creuser et trouver ce que l'air cache ?
Ces mains...
Ces mains sont promises au meurtre.
Je ne peux pas tuer mon père parce que
Je suis confondu à lui.
C'est lui en premier, toujours, qui m'appelle et qui me pense.
Sans lui
Il n'y a plus de loi.
Sans celui qui m'a nommé, je ne serai plus.
Je suis incapable d'assassiner la loi.
C'est impensable.
Je ne peux percevoir une telle absurdité.
C'est interdit. C'est impossible. C'est impensable. C'est fou.
Ma mère qui m'aime comme un fils,
J'aime être son fils.
Œdipe est le fils de sa mère, c'est la loi.
Je ne l'épouserai jamais.
Parce que je ne le veux pas.
Ces mains ne peuvent assassiner ma loi.
Ce suicide est inenvisageable.
On ne désire pas les noyades morbides dans
Les vides secs sans
Souvenirs ni avenirs.
Personne ne veut
Être attaché, lié à un arbre en haut d'une montagne, délibérément !
Je n'aime pas regarder l'air immobile.
Le vide, c'est comme un souvenir
Dans lequel on serait enfermé.
Je préfère crier. Souvent je m'enfuis,
Et je crie.
Je suis Œdipe. Je ne suis pas un meurtrier je suis un fils.
Je le suis tellement. Je suis tellement un fils qu'être un fils est tout ce que je suis.
Ainsi un jour je serai roi.
Je ne peux pas détruire tout ce que je suis. Cette vie valeureuse se chérit.
Ma valeur est d'être un fils promis.
Ma valeur est d'être roi un jour.
Je pourrais tuer pour être fidèle à la loi.
Je tuerais pour ne pas tuer mon père.
Œdipe est la loi future,
Pour l'honneur de la couronne de mon père.
Celui qui ne comprend pas cela
Devra périr
Parce que je suis Œdipe le fils idéal.
L'oracle voit ce que mes mains ne peuvent saisir.
L'oracle a vu l'impensable.
L'oracle m'a nommé responsable
D'une tragédie indésirable.
Je suis le fils de ma victime je suis le fils de mon sang.
Je ne ferai pas couler mon sang de mon père.
Ma mère ne sera pas celle de mes enfants.
C'est la mère du seul Œdipe.
Et s'il était une chose que je n'arrivais pas à penser ?
Et si l'oracle avait raison ? Il est l'ami des dieux...
Je ne peux voir la vérité. J'ai peur.
Je dois m'enfuir dans l'air de la nuit, sans crier,
Je ne peux pas être responsable,
Pas de cela.
Une vie entière à me contrôler, une vie de contrôle,
Rendue sans valeur à cause d'un geste, d'une main trop autonome...
Je dois m'enfuir et rester au monde je dois rester un fils.
Je ne dois pas rester et tenter mes mains irresponsables.
Je ne dois pas.
J'ai peur
Que l'oracle ait raison.
J'ai peur que l'oracle ait vu.
Il aura tort ! C'est là ma volonté !
Je resterai Œdipe le fils,
Le fils beau et aimé
Représenté sous tous les regards
Partout, sur les peintures du château.
Mon histoire n'est pas celle d'un oracle. Mon histoire est celle d'un héros de Corinthe !
Le héros de la loi de Corinthe !
Le héros de mon père, de mon roi !
Père, vous vivrez ! Cette volonté est mon honneur, mon honneur sera ma volonté !
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JE NE VEUX PLUS VOIR -
CREVER LES YEUX NE PLUS POUVOIR PLEURER.
Je suis Œdipe.
Je suis une image.
Je suis un mot vidé.
Je suis le mot brulé par l'obscure.
Rien n'a jamais eu de sens.
La loi est aveugle.
J'ai crevé la lumière de Thèbes.
Il est mort et moi,
J'ai tué l'honneur et la loi.
Je suis sec comme la transparence
De mon corps cette plaie.