Être singulier, outils de construction d'un personnage
Être universel ne suffit pas à la dramaturgie. Être une lumière blanche n'a pour intérêt que de pouvoir être dans la colorimétrie du changement.
L'interaction entre deux personnes universelles n'apporte pas le contraste nécessaire à l'apparition d'un champ dramatique.
La rencontre entre deux êtres universels est une image saturée et sidérée, une photographie à l'image brûlée.
Être singulier par son intériorité
L'acteur doit développer son personnage pour en faire une singularité, un référentiel disponible à la rencontre, et à la transformation.
La transformation n'est possible que s'il existe un état initial.
Cet état n'est pas la singularité. Cet état initial est un mouvement, non une caractéristique.
Il est tout à fait possible d'en faire une caractéristique. C'est à dire un état qui devienne une manière jusqu'à l'identification.
Ces identités en mouvement sont la matière première d'un personnage.
C'est cette musicalité originelle qui portera les propos du personnage, qui influencera ses réactions et qui déterminera son comportement, la nature et la finalité de ses interactions.
Ces caractéristiques peuvent se trouver dans tout ce qui peut être un rythme, poussé jusqu'au sentiment.
Le personnage sera alors habité par un tempérament, une température émotionnelle. Le tempérament c'est une disponibilité plus forte envers une émotion qui influence toutes les interactions du personnage.
L'acteur burlesque, en s’enivrant d'une gestuelle, enferme le personnage dans une structure névrotique. Cette musicalité physique laisse apparaître un imaginaire spécialisé et l'acteur, s'il est porté par lo pantaïs de cet enfermement, trouvera la justesse tout naturellement sans avoir besoin de la penser.
La langue du personnage s'adaptera tout naturellement à son rythme, dans une magie toute spectaculaire qui fera également son succès.
Ici, la forme idéale est dans l'imprévu. Et l'imprévu est ce qui révèlera le personnage burlesque par la mise en évidence de son enfermement.
Si le masque est un objet, c'est justement parce qu'il enferme l'acteur dans une structure limitante, dans un processus vivant limité. En figeant le visage, le masque définit le personnage burlesque dans sa structure névrotique.
Dans un théâtre plus dramatique que burlesque, c'est le même schéma qui s'impose. Mais le personnage est alors enfermé non plus dans une attitude ou une démarche, mais dans une pensée. Le masque n'est plus un visage objet, mais un statut qui détermine les impensables. L'impensable est alors la nature de la limite qui crée le personnage dramatique. Celui-ci doit alors résoudre sa présence en fonction d'une pensée, en fonction d'une morale, d'une matrice plus sociale qu'intime.
Le corps et la pensée existent dans deux dimensions distinctes, qui se synchronisent sans jamais se toucher. Ainsi elles font cohabiter le concret avec le fictif dans un mouvement partagé. Le visage et le masque respectent la même logique. Ils sont deux entités que tout oppose mais qui restent synchronisés.
Ainsi le personnage dramatique est d'abord un visage qui devient un masque. L'intimité des personnages dramatiques s'exprime donc par les lois invisible du vivant qui vient définir le masque dramatique.
À l'inverse, le personnage burlesque est d'abord un masque qui cherche un mouvement invisible. L'intimité des personnages burlesques s'exprime donc par la loi mécanique des images et des statuts, chacun attendant l'étincelle de vie qui viendra nouer la machine infernale. Cette étincelle de vie apparaît dans les rires qui s'en échappe, par soulagement.
Être singulier par son extériorité
L'être se singularise également par l'environnement qui lui a transmis une musicalité.
C'est la singularité culturelle. Si je grandis dans les champs, je serai animé de corps et d'imaginaire par leurs influences. Si j'arrive d'une fête, celle-ci m'animera encore à court terme par les musicalités que j'y ai trouvé. Et cela participe également à mon comportement immédiat.
Pour la création de personnage
Pour la création d'un personnage il y a donc deux points d'attentions fondamentaux : son visage et son masque.
Le visage représente son mouvement en qualité d'être vivant, sa musicalité.
C'est une transe au même titre qu'une danse. S'immerger dans un imaginaire qui sollicite tous les sens peut immerger l'acteur dans la juste musicalité d'un contexte. Approcher la nature du regard du personnage par une étude psychologique succincte donne également un justesse au mouvement. Penser le personnage, l'étudier, est donc un moyen pour s'immerger par l'image dans les contextes d’intériorité et d’extériorité qui le constitue. Je note que plus le projet d'un personnage est complexe, plus il demande de concentration et plus il sera limitant pour jouer.
Trouver le mouvement concis de son personnage, c'est adopter une intelligence sur le mouvement, et c'est le libérer des contraintes mentales de son acteur. Telle une somme de vecteur est un autre vecteur, le mouvement du personnage peut être réduit à une intention, une musicalité simple et suffisante qui ne saturera pas le projet de l'acteur.
La recherche par le corps, par le mouvement en répétition, est la seule qui permet à l'acteur une immersion efficace dans une musicalité, pour y adopter sa justesse. Répéter, c'est additionner les vecteurs des mouvements invisibles, pour trouver ce nouveau vecteur qui en sera la somme. Ce nouveau vecteur est une danse qui n'existe et ne se vit qu'en dehors du champs de la pensée.
Le masque est une affaire d’extériorités :
C'est ainsi qu'en respectant la physique du masque et des regards, on est en mesure de comprendre qu'une immense partie du masque est jouée par les autres personnages.
Ce n'est pas au héro de jouer le héro, c'est les regards qui l'entourent qui lui attribuent son statut.
Si je mets en scène un juge au discours absurdes, la seule chose qui le rendra autoritaire et admirable seront la somme des regards qui soutiendront son statut, l'autorité et la respectabilité du juge sera portée par les états vécus par les personnages qui l'entourent plus que par les idées qui seront portées. Ainsi, si la victime, les avocats, les greffiers et même le coupable s'esclaffent de joie après l'énoncé d'une recette de cuisine comme délibéré avant l'annonce d'une condamnation démesurée, l'histoire ne retiendra que l'ambiance collégiale et l'approbation générale qui aura, par l'absurde, créé un masque suffisant pour la dramaturgie. L'acteur portant le masque du juge n'aura aucune nécessité à jouer l'autorité puisque c'est là l'affaire des personnages qui l'entourent. De ce fait ce personnage pourra adopter la couleur d'un doute puissant sans que l'histoire n'en soit changée. C'est là le fondement des arts burlesques et de la mascarade.