Scène 4
Leïla entre lentement, elle a du mal à parler, aucun son ne sort de sa bouche. Dans cette contrainte elle décide de faire parler des playmobiles, ce qui lui permet de s’exprimer. Un playmobile ressemble à une princesse, un autre playmobile ressemble à Simon.
Leïla : - Leïla tu vas faire ce que je dis ! - Mais le cœur ne pense pas comme ça ! Pouf ! Bam ! - Leïla, tu es le Graal de la dramaturgie, sans toi il ne peut pas y avoir d’amour parce que tu es une femme ! - Paf et boum, dans ta gueule ! - Leïla l’humanité et l’amour ne peuvent plus se confondre ! - Ho, bravo ça ne veut rien dire alors c’est beau, tiens prend une autre torgnole Bam et Baf et Vlan !
L’Indien entre.
L’Indien : Je te dérange peut-être ?
Leïla : Tu me déranges ? Quelle délicieuse attention ! Tu n’es pas attaché et en train de mourir toi ?
L’Indien : Je vois que tu es très touchée par mon tragique destin.
Leïla : Qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, de ton tragique destin ? Hein ? Tu vas mourir et puis, au moins, tout pourra peut-être enfin redevenir comme avant. Et moi ? Est-ce que quelqu’un ici se soucie de moi ? Parce que quand les lumières ici vont s’éteindre, les gens que tu vois là (le public), ils vont écrire des articles, et ils vont tous me mettre enceinte de Simon. Ils savent très bien que ce qu’ils font est pervers et sadique, et pourtant ils s’en régalent comme ils partent voter leur avenir foireux. Oui je peux aussi faire de la politique ! C’est la moindre des choses quand on porte un enfant du peuple.
L’Indien : Alors… sache que je ne comprends pas tout ce que tu dis mais que je le prends très au sérieux. Je pense que toi et moi on devrait s’asseoir et ...
Leïla : Ho regardez-moi ça, le mec il sait parler depuis une demi-heure et déjà il vient me donner des leçons sur ce que je devrais faire. Mais laissez-moi être autre chose que des playmobiles dans la tête ! Et je parle pas des playmobiles dans le ventre hein ! Parce que là on touche le fond. Ce que je devrais faire ? Je vais te dire ce que je vais faire : … Je… Je… Elle s’effondre. Je ne sais pas ce que je devrais faire. Je veux juste être moi. Je veux simplement être là et jouer et m’amuser et faire plaisir et briller peut-être juste parce que je ne suis pas autre chose que pas grand-chose. Mais c’est compliqué à comprendre pour des artistes dans votre genre hein ?
L’Indien : Je suis pas un artiste. Enfin je ne crois pas.
Leïla : Tu es quoi alors ?
L’Indien : Je suis comme toi. Juste comme toi, comme ça.
Leïla : Non tu me dragues t’es comme les autres. Tu vaux pas mieux que les autres. Et après quoi ? On fait les magazines et je suis enceinte c’est ça ? Et je ne peux plus jouer au théâtre parce que je ne suis plus rien d’autre que moins que pas grand-chose.
L’Indien épris d’une colère soudaine : Et bien tu sais ce que j’en pense moi ?! Je n’en pense rien moi. Par contre je me souviens très bien ! Je me souviens très bien de quand je ne parlais pas, je me souviens très bien de quand je ne parlais pas, que rien n’avait de nom et que tout n’était que beau. Quelque part je t’en veux Leïla, je t’en veux parce que comme tous les autres tu ne sais plus rien faire d’autre que parler et faire parler tes playmobiles. Je t’en veux au nom du ciel, des figuiers, je t’en veux au nom du vent, des émeraudes et de chaque braise qui un jour aura brillé sur cette planète, au nom du hibou Leïla, je t’en veux dans le regard, je t’en veux au nom des cris qui ne signifient plus rien, des cris chauds devenus froids, je t’en veux parce que chaque trace, chaque piste est maintenant oubliée alors qu’elle était un passage de milliers d’êtres sensibles sur des milliers d’années, des êtres qui sont passés quelque part pour retrouver, fuir, chasser, survivre ou jubiler des printemps, des ombres, nuit, souffle, avec des enfants trouvés, des enfants égarés, des enfants aimés et d’autres enfants moins chanceux, des enfants orphelins qui n’avaient pas d’autre espoir que l’amour devienne autre chose, autre chose qu’une opportunité égoïste et ravageuse. Je suis L’Indien Leïla, je suis muet comme une terre gorgée d’humus. Je ne voulais pas parler. Je ne voulais pas je te jure. Je voulais rester rampant, Je voulais rester le visage dans l’odeur du noir et sentir le monde par tous mes pores. Mais tu es là Leïla, il y a Simon aussi et Samuel. Je suis quelque part Leïla et ici maintenant je parle. Je suis ailleurs et pourtant rien ne m’empêche d’être là et de parler ici. C’est parce que je suis partout comme un vieux souvenir qui deviendra un espoir quand il aura la parole. Voilà ce que je suis Leïla. Je suis un souvenir déchu. Je suis la connaissance pure, l’évidence et maintenant que je parle je ne suis plus que l’espoir, un espoir sans nom et sans histoire. Alors je te dis que je t’aime parce que c’est cela l’espoir : Et je te dis que je t’aime parce que ça ne veut plus rien dire, c’est comme un espoir sans souvenir.
Leïla, comme revenant d'un autre monde : Eh bien voilà, charmant petit précis sur une situation pourrie où je parle à un truc qui n’est pas là et qui se plaint tout le temps pour me dire qu’il m’aime et que cela n’a aucun sens. Le scooooop ! Ce que tu dis n’a aucun sens !
L’Indien : Je suis comme toi.
Leïla : Que dalle.
L’Indien : Je parle, je suis comme toi.
Leïla : Tu parles et ça ne veut rien dire.
L’Indien : Je suis comme toi.
Leïla : N’importe quoi.
L’Indien : Je t’aime, tu m’aimes et cela n’a aucun sens.
Leïla : J’ai déjà entendu ça quelque part.
L’Indien : Je suis comme toi parce que je parle, et parce que je suis un espoir qui espère redevenir un souvenir.
Leïla : À quoi bon ? Je comprends rien putain !
L’Indien : Si on se débarrasse de tout ça, il ne restera plus qu’à jouer.
Leïla faisant voler ses playmobiles : Je ne suis plus une enfant !
L’Indien : Je n’ai jamais été un enfant et… pourtant…
Leïla : Et pourtant quoi ?
L’Indien : Je joue, j’aime jouer, j’aime chanter, j’aime me dire que je ne connais rien d’autre et que rien d’autre n’est important.
Leïla : Quelle insouciance, c’est ridicule. Il faut manger et travailler sinon, tout cela na aucun sens. Je travaille moi. Je travaille là et toi tu parles et tu gâches tout. Je suis heureuse l’Indien, c’est bon, lâche-moi !
L’Indien : Excuse-moi Leïla. Il sort
Temps suspendu, musique.
Leïla au public : Il y a des personnes dont on se souvient comme des playmobiles. C’est dangereux les playmobiles. Les playmobiles ça vous apprend que les gens n’ont pas de visage. Ils ont tous la même tête vide, des yeux ronds immenses et impersonnels, marrons. On ne voit rien qu’à leurs yeux qu’ils ont la tête vide. Un sourire niais et coiffés avec un bol sur le trou. Ça fait flipper en vrai. Ils n’ont pas de doigt. Ils ont une pince sans coude. Ça fait flipper. Alors qu’est-ce qui distingue un playmobile chevalier d’un playmobile paysanne ? Rien d’autre qu’une veste figée qui se clippe et un chapeau suggestif. Quand on grandit avec des playmobiles. On apprend à se souvenir des gens comme on se souvient des playmobiles. Les gens ne sont que des chapeaux, des coiffures, des chaussures et des bagnoles. Pas de face, pas de visage. Je voulais être comédienne. Je voulais être comédienne parce que je me disais qu’une comédienne mettait un visage sur un masque. Elle donnait vie aux playmobiles. Je voulais être comédienne moi, mais bientôt, dès que ces lumières s’éteindront, je serai votre playmobile, l’espoir de vos souvenirs ou le souvenir de vos espoirs.
L’Indien depuis les coulisses : C’est pareil.
Leïla : C’est pareil.
Elle sort en claquant une porte.
Noir