Scène 2
Leïla est comme seule en scène, l’Indien est derrière elle, sidéré.
Leïla : Quand j’étais enfant, j’avais une poupée. Rien d’extraordinaire. Elle s’appelait Jeanne. Moi je n’ai jamais voulu m’appeler Jeanne. Je m’appelle Leïla. Alors j’ai appelé ma poupée Jeanne. Et moi j’étais Leïla. Jeanne, enfin Leïla, enfin Jeanne, enfin ma poupée quoi, elle était tout mieux que moi. Alors j’ai décidé de ne pas m’en rendre compte. J’y ai pris goût, à ne plus me rendre compte. Et donc je ne me rendais plus compte. Un jour est arrivé où je n’ai plus pu me rendre compte de rien. J’ai arrêté, comme ça, net, pouf, « Je me rends pas compte ». Alors c’était un peu dur dans cet élan de me rendre compte que je tirais un peu trop fort sur la tête. J’avais la tête de Jeanne dans la main. C’était une belle tête blonde avec de grands yeux bleus et plein de maquillage… En la regardant de plus près je me suis rendu compte, hé bien je me suis rendu compte que sa tête était creuse. Je ne me suis même pas rendu compte que je m'étais rendu compte. J'ai regardé cette tête vide et alors je me suis dit « il suffit de la remplir cette tête ». Et je l’ai fourrée avec plein d’autres morceaux. C’était des morceaux de playmobiles. Tout les playmobiles cassés récupérés de la caisse de mon cousin. J’avais donc la tête de Jeanne remplie d’autres têtes, et de jambes, et de mains, et de chapeaux, et de plein d’autres morceaux de gens. Maintenant j’ai grandi. Je suis une femme et je me dis que maintenant c’est tout pareil. Que je suis comme était ma poupée Jeanne. Que j’ai plein de morceaux des gens dans la tête. Un peu comme le ciel.
L’Indien : Je parle.
Leïla tente de garder sa concentration.
Leïla : Alors, oui, comme le ciel c’est étrange de dire comme le ciel mais, le ciel est ainsi…
L’Indien : Je parle !
Leïla : Le ciel est transparent. Il est invisible et on le voit. Il est au-dessus de notre tête et on baigne dedans. On pense qu’il est en dehors alors que nous sommes en plein dedans. C’est étrange le ciel. C’est un peu comme le monde ou comme les playmobiles dans ma tête. C’est pareil.
L’Indien : Je parle !
Leïla : Simon !
Simon entre, terrifié par l’idée de devoir improviser dans la pièce : Oui Leïla ? C’est pas le texte ça, il faut suivre le texte, je ne dois rentrer que pour la prochaine scène qu’est-ce que tu me fais là ? Il sourit bêtement au public.
Leïla : Il a recommencé. Il recommence à parler. Je n’arrive pas à me concentrer et je n’arrive pas à jouer ton texte. Je ne peux pas jouer avec un Indien qui parle à côté de moi. Est-ce que je dois te rappeler qu’il n’est pas du tout dans l’histoire ?
Simon : Écoute-moi bien Leïla. Nous jouerons cette pièce quoi qu’il en coûte, parce que c’est notre projet. Le public est venu voir cette pièce littéraire majeure, qui marquera l’histoire et la culture comme le font les mythes. C’est une pièce ambitieuse, portée de main de maître, par un poète d’excellence, qui comprend les têtes mentales de la politique et des émotions de l’amour et de la tragédie. C’est une question de vie ou de mort Leïla, la mienne. Il faut jouer cette pièce Leïla. Donc tu joues ce texte, tu t’appliques, tu ne fais pas attention à… ça, et vous non plus d’ailleurs et puis c’est tout. Au public: L’abstraction est une loi fondamentale de l’univers. Les trous noirs ne sont-ils pas aussi importants que les étoiles ? Bien sûr que si ! Celui qui ne sait pas faire abstraction n’est pas quelqu’un d’intelligent. Vous voyez cet Indien là-bas ? Hé bien pouf ! Vous ne le voyez plus. Il n’est plus là. Et voilà, vous êtes maintenant un public respectable, Bravo. Pareil pour toi Leïla… Pouf ! Il va pour sortir.
Leïla : Je voudrai bien mais…
Simon : 49.3 ! Tu joues ! L’art, c’est pas de la démocratie ! Tu joues, tu brilles, soleil ! Il sort en répétant "soleil" comme pour jeter un sort à Leïla.
Samuel, ça va être à toi !
L’Indien : Leïla ?
Leïla : Oui ?
L’Indien : Tu es heureuse Leïla ? Est-ce que tu es heureuse Leïla ? Je me demandais si vous étiez heureux. Est-ce que Simon est heureux ? Et Samuel il est heureux ? Il est heureux Samuel ? Et toi Leïla ?
Leïla : Mais pourquoi tu me demandes ça maintenant alors que tu es en train de tout saboter, de tout gâcher notre travail ! Naturellement je suis heureuse, quoi d’autre ? Je serais plus heureuse encore si tu nous laissais travailler.
L’Indien : C’est ton travail le théâtre ? Laisse-moi t’aider (il ferme les yeux et se balance faiblement).
Leïla : Qu’est-ce que tu fais ? Tu fais quoi ?
L’Indien : Je veux t’aider. Alors je me concentre et… j’imagine.
Leïla : Tu imagines ? Et tu vas imaginer combien de temps ?
L’Indien : Oui, ça prend du temps. Mais si tu veux que je t’aide, il faut que j’imagine d’abord.
Leïla sort en claquant une porte.
Après un moment d’imagination où l’Indien laisse échapper quantité de bruits, de sons au milieu d’une liste de mot :
L’Indien : Ciel, figuier, vent, émeraude, braise, hibou, regard, cri, cri chaud, piste, ombre, nuit, souffle, enfant, enfants, enfants...
Samuel entre jouant sa partition, il arbore fièrement un gant rouge (qu’il mettra en évidence dès qu’il le pourra) : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée !». Elle est où ? Où est Leïla ?
L’Indien (ouvre les yeux) : Samuel ? Leïla ? Elle était là à l’instant, je croyais qu’elle était avec moi.
Samuel : Donc tu parles ?
L’Indien : Oui. C’est quoi cette histoire d’amour qui n’est qu’une idée ?
Samuel : C’est la pièce ! Normalement là, je rentre et je dis : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée !», et là elle me répond un truc avec des playmobiles dans la tête et après… Bon on fait quoi du coup. Il semble obsédé par le regard du public et tente plusieurs versions de sa réplique : « L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! ». Je devrais peut-être le dire un peu moins fier non, un peu plus passionné, et touché par la tragédie, mais toujours un peu dans le courage et la virilité ? C’est important la virilité. Tous les grands acteurs sont virils. « L’amour n’est maintenant plus qu’une idée » …
Simon entre.
Simon : Qu’est-ce que tu fais ? Et Leïla ? Où est-elle ?
Samuel : Je me disais que je pouvais ajouter un peu de virilité à mon personnage. C’est important la virilité non ?
L’Indien : Ça y est ! J’ai trouvé ! Je sais !
Simon : Mais pourquoi tu parles toi ? C’est à cause de toi tout ça ! C’est toi qui fous tout en l’air avec ta présence et qu’en plus tu parles et qu’on ne sait même pas d’où tu sors et qu’on ne sait pas plus ce que tu fais là et pourquoi tu es là et ça n’a absolument aucun sens. Pourquoi on ne te vire pas simplement hein ? Pourquoi on le vire pas simplement ? Pourquoi on est obligé de se farcir un Indien, toi, alors que personne ne t’a jamais demandé d’être là ?
L’Indien : C’est parce que c’est comme ça. Je n’en sais pas plus. Je suis là.
Simon : Comme ça ? C’est tout ? Juste ça ? Juste comme ça, là, monsieur est là et c’est comme ça ?!
L’Indien : Oui.
Samuel : C’est pas mal ça ! Crier ça fait viril ! J’ajoute une petite colère en plus : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! ». Alors ?
Simon : C’est pas du tout le personnage ! Il doit être doux et naïf !
L’Indien (avec une colère virile) : J’ai rien choisi de cette situation ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est un plaisir d’être avec vous trois ? J’ai pas le choix non plus. C’est comme ça. J’y comprends pas grand-chose de plus. C’est comme ça. C’est comme ça. Et j’ajouterai, même, que c’est pas la situation que j’ai peine à comprendre, mais vous, toi, toi, et elle là-bas ! Je préférerais être dans mon coin, là, à ne rien comprendre mais ce n’est plus le cas. Maintenant je parle, et je suis là. (Il demande l'approbation de son jeu à Samuel)
Simon : Et ma pièce ? Et le public ? Ce public merveilleux qui est venu voir jouer mon texte, ma pièce. Ce public qui connaît la vraie valeur des choses, et qui a senti que cette pièce avait le potentiel des plus grands évènements culturels. Public, ne perdez pas espoir ! Ce moment finira par avoir du sens ! J’en fais, devant vous, le sermon !
Samuel : Le serment.
Simon : Quoi ?
Samuel : Le serment. Le sermon c’est un discours religieux.
Simon : Je vous en fais le serment. Il sort.
L’Indien : Comment croyez-vous que je vis cette situation ? Personne ne me connaît, je ne connais personne et il y a encore peu je ne savais pas parler. Maintenant que je parle tout le monde souhaiterait que je ne sois pas là.
Samuel : Ça fout un peu le bordel en effet.
L’Indien : …?
Samuel (avec beaucoup de détachement) : Avant tu ne parlais pas. Tu étais là et nous, on s’est adapté. Nous t’avons ignoré, c’était simple et ça marchait très bien. Alors on a pu faire des projets. Simon a écrit une pièce, où tout le monde parle parce que c’est plus facile pour raconter des histoires. On a travaillé, beaucoup. On a beaucoup travaillé, puis on a invité des personnes délicieuses à nous regarder jouer. Ça parlait d’amour et c’était magnifique, très prometteur. Et puis toi, là, tu t’es mis à parler. Forcément ça fout un peu le bordel, alors nous on t’en veut parce qu’on ne sait plus quoi faire maintenant. Il faut qu’on réécrive tout, sachant qu’en plus, si ça se trouve, tu es très mauvais et tu risques de tout gâter. En vérité ça m’arrange je crois. Je vais pouvoir modifier un peu mon personnage. Par exemple, je vais pouvoir le rendre un peu plus viril. Cela me permettra d’attirer l’attention de personnes de bon goût. Par contre toi, hé bien… tu es qui en fait. C’est vrai ça, je te connais depuis toujours, mais je te connais moins que mon personnage. Alors tu comprendras que je m’en fiche un peu. Et puis, il faut admettre que tu sens un peu le sanglier.
L’Indien : C’est viril ça ?
Samuel : Je n’espère pas.
L’Indien : Oui, mais je suis là.
Samuel : Ça c’est un détail.
L’Indien : Un détail ? Je suis là c’est un détail ?
Samuel : Oui, et tu parles. Il est surtout là le problème.
L’Indien : Je n’aime pas ça. Je n’aime pas parler. Mais il faut admettre que ça a changé quelque chose en moi. Parler m’a changé. Je suis comme fou depuis que je parle. Depuis que je parle j’ai l’impression que je suis autre chose, quelque chose de plus, quelque chose d’autre ou même quelque chose de moins, quelque chose d’autre ou bien quelque chose de moins qui serait quelque chose de plus. Peut-on être deux choses à la fois ? La différence entre moi et moi n’est-elle pas… la différence entre moi et moi… cette différence, c’est (désignant Samuel du doigt)…
Samuel : Sûrement pas non. Je ne comprends rien à ce que tu dis. Mais je ne suis sûrement pas la solution à tes questions absurdes.
L’Indien : Simon alors ?
Samuel : Tu parles pour ne rien dire, ce que tu dis n’a aucun sens. Attends un peu, qu’est-ce que tu viens de dire ?
L’Indien : Je me demandais si on pouvait être deux choses à la fois.
Samuel : Et avant de dire ça tu disais quoi ?
L’Indien : Je disais que c’était pas simple pour moi non plus de parler et de tout chambouler ici.
Samuel : Laisse tomber, tu n’as aucun charisme c’est pathétique. Regarde plutôt, qu’est-ce que tu penses de ça : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! »
L’Indien : Je crois que je suis amoureux. Voilà ce que je pense. Je crois que j’aime. Je crois que je t’aime.
Samuel : Impossible. Je suis trop viril pour toi. Si tu es amoureux, cela ne peut être que Leïla.
L’Indien : Leïla ?
Samuel : Oui, c’est une femme, elle.
L’Indien : Une femme ?
Samuel : Oui, les gars comme nous tombent amoureux des femmes. Il y a une femme ici, c’est Leïla.
L’Indien : Nous sommes amoureux de Leïla ?
Samuel : C.Q.F.D. Je ne sais pas où elle est. Si tu la vois dis-lui que j’ai trouvé une idée sur ma réplique. Qu’elle va me trouver trop… trop… trop viril. Et bien oui, viril, c’est viril, c’est ça, je suis viril. Je SUIS viril. VIRIL ! JE suis VIril.
L’Indien sort, Samuel reste absorbé par son public.
Samuel joue avec son gant rouge : Ce que vous voyez est un être viril. Samuel n’est pas l’œuvre de Simon. Je suis Samuel, Samuel au gant rouge, Samuel est l’œuvre de Samuel. Un seul gant, un gant rouge, un seul Samuel. Samuel s’est émancipé de Simon. Houuuuu le vilain Simon, Simon qui voulait que Samuel soit insouciant, Simon qui voulait que Samuel soit sensible, fragile et naïf, Simon qui voulait que Samuel soit désespérément amoureux d’une Leïla victime des lois de la société. Simon qui voulait que Samuel soit une force malgré lui, une force tragique et utopique, une force ridicule, où la joie et le bonheur ne pouvaient être qu’une fatalité, dès lors que la liberté deviendrait un choix. Quelle horreur ! Samuel tu es entre de bonnes mains maintenant. Je vais te faire, je vais te faire et te devenir, te construire comme je sais qu’il sera beau que l’on t’admire. Samuel, écoute-moi bien, « oui je t’écoute Samuel », nous avons les quartiers libres Samuel, la pièce de Simon, la mièvre pièce de Simon est maintenant un chantier vierge et toi mon beau Samuel, toi, tu es en passe de devenir ce que bon me semble. Et alors ensemble, nous serons la pièce maîtresse de ce nouveau spectacle ! Samuel, je suis ton père Samuel ! Rires jusqu’au noir.
Noir