Scène 3
On découvre Leïla, assise, et Simon faisant les cent pas. Ils sont plongés dans une profonde réflexion silencieuse. Simon tente des idées ridicules et on comprend que Leïla singe les attitudes de Simon en suivant ses moindres réactions.
(Simon : Une histoire de cowboy ? ou un thriller romantique ? Une enquête de carnaval ! Non, c'est trop... trop... ça va pas. Un photographe ? Une disette dans une fromagerie ! non...)
Leïla : Simon et moi sommes en train de réfléchir.
Elle retourne s’asseoir ils recommencent à réfléchir, puis Leïla revient.
Leïla : Simon c’est notre tête à tous. Il réfléchit super bien Simon. Moi je fais un peu semblant. C’est surtout pour le soutenir. Pour le soutenir, il suffit que je fasse tout comme lui. Que je fasse les mêmes bruits, juste après lui comme pour lui montrer qu’il a un temps d’avance. Ça le conforte, ça le rassure et le motive. Quand je l’écoute et je l’acquiesce, je suis utile. Je suis toute l’évolution de l’écriture, ça me permet de mieux comprendre mon rôle.
Simon : Oui, c’est vrai, ça m’aide. Leïla ! Je crois que j’ai trouvé !
Leïla : Bravo Simon tu es extraordinaire ! On va jouer une grande dispute ? On dépèce L’Indien et on fait une enquête tragique et politique ? Ou alors juste on fait des blagues où je pleure tout le temps pendant que vous (s’apercevant qu’elle amène trop d’idées et que ça pourrait vexer Simon), vous vous planquez dans un tiroir parce que dans un placard, c’est surfait et que tu vaux beaucoup, beaucoup plus que ça.
Simon : Alors oui, j’ai trouvé ! On va utiliser la situation à notre avantage. Il suffit que je séquestre L’Indien, ensuite, on met Samuel au jus, et lui il libère L’Indien, innocemment, presque par accident, comme d’habitude…
Leïla : Avec fragilité et naïveté !
Simon : Tout à fait Leïla. Toi tu tombes amoureuse de ce héros improbable et fragile qui a su vaincre Simon, l’horrible preneur d’otage, alias Simon la Pince. Personne n’échappera à la métaphore qui dénonce la culture colonialiste. Il suffira que je finisse irrémédiablement coincé dans une porte, ou n’importe quoi d’autre, et puis là le public pourra enfin applaudir mon talent extraordinaire à trouver des solutions inespérées pour nourrir leur émancipation culturelle qui… Mince.
Leïla : Quoi ?!
Simon : L’Indien !
Leïla : Quoi L’Indien je veux savoir la suite c’est trop palpitant j’en peux plus c’est trop génial !
Simon : L’Indien, il parle.
Leïla : Et alors ?
Simon : Hé bien… Il doit mourir, c’est évident.
Leïla : L’Indien ?
Simon : Et oui, il doit mourir, mais s’il meurt le message anticolonialiste ne fonctionne plus du tout. Quelle plaie !
Leïla : Et puis il ne faut pas que les gens meurent ! Pas L’Indien, il est innocent, c’est horrible ! Elle saute dans ses bras.
Simon : Je crois que je n’ai pas le choix Leïla. Mais plus tard quand les lumières baisseront, que le silence rôdera entre les sièges comme un retardataire perdu dans une salle comble, que nous seront seuls Leïla, toi et moi, enfin redevenus simples comédiens sans masque. Quand nous serons seuls et loin des projecteurs je pourrai te consoler Leïla. Et cela aussi le public pourra se l’imaginer. Le public sentira. Il sentira notre proximité. Il devinera notre amour. Il devinera notre amour peut-être même avant nous Leïla. Nous ferons la une des magazines people et nos photos seront diffusées dans la France entière avec le titre : « L’Indien est mort, Leïla attend un enfant ! Dossier spécial Simon, dans la peau d’un génie ! »
Leïla : Un enfant ? Un vrai enfant ? Je veux dire, un enfant pour de vrai ?
Simon : Oui Leïla, si le public veut que nous ayons un enfant, nous devrons faire un enfant. C’est juste de la comm, ou de la politique, comme tu préfères.
Leïla : Écoute peut-être qu’on devrait en discuter un peu avant, entre nous je veux dire…
Simon : Je croyais que tu voulais être comédienne ?
Leïla : Oui, j’aimerais bien…
Simon : Alors il faut faire des sacrifices Leïla. Le succès m’imposera de prendre soin de toi et de notre enfant. Le public, nostalgique, sera reconnaissant que je m’occupe financièrement de vous deux dans une allégresse notable. Nous serons des icônes de l’art.
L’Indien entre : Je t’aime Leïla !
Simon : Non, c’est impossible. Le public ne veut pas cela.
L’Indien : C’est Samuel qui me l’a dit. Et en vérité quand j’y pense c’est tout à fait probable.
Leïla : Probable ?
L’Indien : Et oui, puisque je parle.
Simon : Tu es prête Leïla, la machine est en marche !
Leïla : d’accord, bâillonnons-le.
L’Indien : Me bâillonner ? Pourquoi ?
Simon allant chercher une chaise, une corde et un tissu et commence à le bâillonner puis à l’attacher : Pour le texte L’Indien, pour le texte ! Maintenant que tu parles tu devrais te taire et comprendre que le texte, c’est ce qu’il faut suivre pour que chaque chose prenne du sens ! Ton texte est simple l’Indien, réjouis-toi ! Parler est une chose mon cher, mais la littérature est un labyrinthe où il est très facile de se perdre ! Et ce que tu dis est trop bizarre. C’est un fait. Ton rôle l’Indien, est un corps agonisant, mourant puis… mort. Applique-toi, tout le monde te regarde.
Leïla : Peut-être n’est-ce pas l’endroit idéal.
Simon : C’est toi qui ne devrais pas être là, la scène ne peut se dérouler avec toi. Tu es innocente. L’Indien t’aime, tu dois partir puis le regretter amèrement. Tu dois demander de l'aide à Samuel puis tomber amoureuse de lui. Moi je suis le méchant maintenant, on se retrouve après le salut. Bisous, je t’aime.
Simon finit d'attacher l'Indien..
Leïla : D’accord Simon mais pour ce qui est d’après, je veux dire, la mort de L’Indien et puis surtout cet enfant, je veux dire… ça serait bien que…
Simon : Pas le temps Leïla ! Pas le temps ! Ça a commencé ! Que veux-tu, c’est la rançon du succès ! Tout est écrit Leïla ! Les magazines décideront bientôt à notre place ! C’est incroyable ! C’est beau ! C’est tellement beau ! Le public !Leïla ! Le public ! Nous décidons pour lui, laissons-le décider pour nous ! C’est ça la société Leïla ! C’est cela l’amour Leïla ! L’art, c’est de le comprendre ! C’est la politique, ça, Leïla ! C’est l’amour que tu me portes et que tu n’arrives pas encore à penser Leïla ! C’est ce qui est beau Leïla ! Laisse le public penser à ta place ! Jouons et tuons l’Indien ! Une mort pour une vie ! C’est beau Haaaa ! Qu’est-ce que c’est beau !
Leïla sort en claquant une porte.
Simon : À nous deux L’Indien ! Je suis désolé… Non je ne suis pas du tout désolé en fait, je suis méchant. Je suis désolé L’Indien, je ne peux pas du tout être désolé du tout. L’Indien, j’ai besoin de ton silence. Il s’avère que maintenant tu connais la vérité, ou le coupable, peut-être la fameuse recette magique, ou peut-être connais-tu ton propre mystère, ou peut-être encore que tu connais la fin de cette pièce (cette idée le terrifie et le ramène à son meurtre moins lyrique)., peu importe, car tu en sais trop. Cela ne m’arrange pas du tout et je dois te condamner au silence ! Je te réserve une mort dont seul le grand Molière avait le secret.
L’Indien fait du bruit derrière son tissu, il essaie de parler.
Samuel entre
Simon : Samuel ! Non ! Tu ne peux pas être là ! C’est impossible ! Tu es tombé dans une cuve d’acide alors que je m’échappais en jet-ski sur l’amazone ! Il fait un clin d’œil complice à Samuel qui comprend la situation instantanément.
Samuel : Tombé ! Moi ! Impossible ! Je suis bien trop vigilent, pour ne pas dire virile ! -Clin d’œil-
Simon : Si ! -Clin d’œil- Tu es tombé parce que tu es maladroit et naïf !
Samuel : Non -Clin d’œil- Parce que j’ai médité en haut d’une montagne et que je suis viril maintenant !
Simon : Si -Clin d’œil- Parce que tu as préféré faire de l’alpinisme touristique et que tu as mal reçu l’enseignement des moines !
Samuel : Non-Clin d’œil- Parce que l’enseignement se trouvait en fait dans le désert de glace que j’ai traversé face à moi-même !…
Noir