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Abdelkader

La pieuvre est un animal fascinant.
Outre ses capacités cognitives exceptionnelles,
Son art du camouflage offre bien des intérêts.
Lorsqu’elle se pose sur un rocher
Son œil capte aussitôt 
Les textures et les couleurs.
L’environnement est instantanément fixé
Dans son imaginaire.
Et cet imaginaire est automatiquement transcrit
Sur sa peau.
La pieuvre est alors totalement invisible.

Pour le WildSafe Project 
Ces capacités devaient être exploitées.
Imaginez un individu agile, intelligent,
Et qui ne peut pas mentir.
Il ne peut pas mentir parce que 
Toutes ses pensées
Se lisent sur sa peau.
La pieuvre est une greffe idéale pour créer des êtres puissants,
Des êtres de pouvoir
Faciles à surveiller.

La peau d’Abdelkader la pieuvre 
Trahira toujours sa pensée.

Le brancard d’Iqallijuq dans le couloir
Glissait comme un enfant sur le Nil.
Dans l’œil d’Iqallijuq 
Un carton enfoncé,
Dans son œil le mépris 
Pour les débordés.
Sur le carton inscrit,
Le D des débordés.
Le D du mépris
Enfoncé 
Dans son œil au plus près 
De son cerveau débordé.

« Abdelkader ! Il faut que tu trouves !
Il faut que tu trouves Abdelkader ! »

Tout ces débordements, aujourd’hui, 
Ce n’est pas naturel pense Abdelkader.
Abdelkader pensait, et sur sa peau s’écrivait sa pensée.
Sur sa peau la musique picturale des lumières
Dans les mouvements des sables.

Une bagarre, demande Abdelkader le savant ?
« Non Abdelkader, une balle dans le foie, 
Elle a repris ses esprits mais
Maintenant elle est morte. »
Qui a tiré, demande Abdelkader le sage ? 
« Un flic écrevisse, son sang est rouge il est clean ».

Abdelkader le crack de la greffe doit comprendre.
Il doit comprendre pourquoi Aujourd’hui tant de débordement.

De ses deux ventouses, Abdelkader coince adroitement une lame.
Il entaille la greffe sous les poils tigrés de l’épaule.
L’œil noir du maître reconnaît la bonne tenue de la greffe WildSafe Project.

Iqallijuq est humaine.
Aucune raison apparente de débordement.
Abdelkader n’a pas fait d’erreur,
WildSafe compte sur lui.
Il doit trouver la cause.
Peut-être une défaillance hormonale propre aux félins.
Abdelkader était contre l’idée des prédateurs trop instinctifs.
Trop dangereux.
« Qu’est-ce qu’elle a l’air paisible.
J’ai jamais vu des morts aussi détendus.
On dirait qu’ils dorment. »

Il doit faire des analyses plus poussées.
Spectrogrammes lymphatiques, analyses sanguines, séquençage chromosomique, scanner orgonotique, échos nucléiques défragmentaires… Abdelkader est en traque, Abdelkader va trouver.
Abdelkader empoigne le brancard et s’élance dans les couloirs céramiques. 

Il n’a pas remarqué, 
Quand il a recouvert 
La tête mutilée d’Iqallijuq,
Il n’a pas remarqué quand 
Il a effleuré pour la première fois la débordée.
Il n’a pas remarqué mais 
La tentacule de sa main,
A vivement changé de couleur 
Puis elle s’est soudain ramollie,
Sur le coup d’une fatigue mystique.
Il ne s’est pas vu changer mais
Maintenant 
Abdelkader se détend.

Et c’est une euphorique lassitude qui
Éteint Abdelkader et lui
Voit le temps se dissoudre.

« Abdelkader ! Abdelkader ! »
« Abdelkader ! Réveille-toi ! »

Mais Abdelkader plonge et sa peau,
Sa peau de pieuvre,
S’orne de couleurs
Et de formes.
Elle s’anime de graphismes scripturaux.

Des écriture anciennes,
Que personne ne peut reconnaître.

Abdelkader la pieuvre 
Abdelkader devient 
Autre chose.
Il déploie largement ses spasmes
Il déploie son souffle 
Dans l’espace.
Il nage souple     dans les lumières     cosmiques.
L’octopus     des étoiles     danse     ample 
Pour nouer     et clouer         l’espace-temps.

Abdelkader est le tunnel des voix désincarnées et 
Maintenant il sent la terre se sécher,
Il sent la lumière du désert,
Sur sa peau la lumière du désert,
On reconnaît sur sa peau,
Sur sa peau,
Les parfums  chauds et les vents de poussière
Et les lointains grelots des serpents à sonnette.
Il sent un feu follet jaillir dans le jour et
Dans le carré de sa vision,
Le visage impatient de Youri, et sa corne de scarabée.
Sur la peau de pieuvre d’Abdelkader 
Le visage de Youri le scarabée.

Youri, ce fouteur de merde !
Youri ce putain d’anarchiste
Et sa putain de quête sacrée de mon cul !
Sa prophétie à la con !
La cité mortuaire du Ouïgolt !
Le désert interdit !
Ce putain de Youri, il a soulevé une pierre !
Ce bousier est dans le désert et il a trouvé les tombes !
Youri tu vas crever !

Autour d’Abdelkader tout le monde a vu Youri dessiné sur la peau.
Autour d’Abdelkader tout le monde a vu sur sa peau, Youri
Ouvrir une tombe dans l’antique souvenir du Ouïgolt !
Youri a profané l’oubli et 
Youri doit rester dans cette putain de tombe !
La vision est trop grave !
Le mystique doit périr,
Youri tu vas mourir.

WildSafe Company dépêche une chiée de miliciens de l’Éden pour punir le profanateur.
Ils sont déjà sûrement en route.

Abdelkader le brillant ne se réveillera jamais.
Ses collègues sont priés de l’accompagner dans la fausse des débordés.
Ce qu’ils font, 
Dans la rigueur furieuses des chiens kamikazes.
Abdelkader disparaît
Abdelkader disparaît
Abdelkader
Abdelkader
Abdelkader...