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Trois ou quatre theatrons

Le terme « Théâtre » vient du grec theatron qui signifie littéralement : « regarder-lieu ». Nous pourrions facilement trouver dans cette étymologie une traduction du type « Le lieu où l’on regarde », ce qui serait une interprétation tout à fait sensée dans la logique latine et occidentale de notre pensée. Seulement theatron est un terme grec ancien, et avec cette origine c’est toute la dynamique qu’il faut réviser. La langue grecque ancienne est une langue aux concepts dynamiques. Le « lieu où l’on regarde » devient plus justement le « lieu d’où l’on regarde » qui vient interagir avec un « lieu qui est regardé ». Et alors on peut mieux se rendre compte de l’ampleur du théâtre qui nous concerne. L’interaction intriquée dans le terme même de théâtre défini la nature interactive de cet espace qui devient vectoriel. Il devient un tenseur, et peut prendre sa fonction de matrice. Dans cet espace théâtral physique nous avons trois référentiels, et donc trois interactions fondementales pour constater une dramaturgie.

Le theatron du public qui est le souci du metteur en scène, celui de l’acteur qui est celui de son personnage, et celui du démiurge qui lui est la préoccupation du dramaturge. Il y a maintenant la relation du public au démiurge, le texte, ou le propos ; la relation du public à l’acteur, l’empathie ; et la relation du démiurge à l’acteur, le jeu.

Le public

Empathir est un verbe qui n’est pas répertorié dans les dictionnaires. Empathiser par contre signifie s’attribuer les états d’une autre entité afin d’en tirer des interprétations via le travail du corps. Je me donnerai cette liberté de faire d’empathiser une forme maniérée et désinvolte d’interprétation, et je ferai ici d’empathir un véritable mot, signifiant l'action volontaire et investie où l’entraînement amène à des états de communion d’un implacable justesse.

Le public est une masse consciente qui est en mesure de constater. Mais le public donne au théâtre une saveur très singulière. Le public est toujours naturellement engagé dans sa venue au théâtre. Le contraire serait désobligeant et beaucoup trop abstrait. La question s’impose : qu’est-ce qui donne au public le désir de s’investir dans une présence effacée, où seule compte sa capacité à regarder ? La réponse à cette question nous donnera la définition précise de la théâtralité, du mouvement de l’acteur. Que le prétexte soit du théâtre, de la musique, de la danse ou n’importe quelle autre forme de spectacle vivant, le public vient toujours pour vivre les propositions empathiques des acteurs du lieu. Dans cette phrase, tout est dit. Le public vient empathir avec l’acteur. L’acteur n’est donc véritablement sur scène que lorsqu’il a eu conscience que son rôle était de tenir des propositions empathiques afin d’établir et de tenir une connexion théâtrale avec son public.

Le public représente donc un theatron élémentaire où la représentation est accueillie dans le corps même de ses éléments. Le public est venu pour se laisser affecter par une situation, des personnages et leur intrication. Il vient pour enrichir son propre théâtre intérieur de propositions improbables et libératrice. une catharsis théâtrale est toujours indirectement amenée dans l’intimité inconsciente du spectateur. Le public va toujours s’approprier les expériences de la scène pour ouvrir son imaginaire et libérer sa fantasia dans l’exercice de son propre vivant.

La scène

La scène théâtrale est un espace de représentation. Ils y sont représentés des interactions humaines. Elle doit donc permettre des interactions fluides et permettre aux corps des acteurs de vivre avec un solide sentiment de liberté. Il doit pouvoir exécuter chaque mouvement attribuable à l’être humain. Il doit pouvoir y marcher, y courir, s’y coucher et exécuter n’importe quelle gesticulation.. Tout doit être mis au service de l’acteur dans sa capacité à représenter et à interagir. Tout doit être visible pour ceux qui aiment à regarder, puisque c’est ici le seul principe. Les voix, les bruits, les sons, doivent pouvoir être portés dans l’espace avec le maximum d’efficacité.

Tout ce qui sera joué sur scène ne peut prendre de sens que s’il y a une interaction. Chaque évènement doit être vécu en fonction des autres présences actées ou encore des autres theatrons. Lorsqu’un mouvement est effectué, il l’est dans le champ d’une interaction. Quand une parole est dite, elle sera toujours adressée en plus d’être indirectement adressée au public. Elle sera adressée à un autre acteur, à un personnage, à une présence invisible, à une partie intime de l’acteur pour lui-même ou encore au public dans des techniques de clown rigoureuses, mais toujours, toujours la parole sera à posteriori du regard, le lient d’une interaction nécessaire.

Le regard, la parole, tout ce qui est mouvant et généré par un corps humain dans sa capacité d’interaction.

Les coulisses

Les coulisses sont un lieu abstrait où la représentation est préparée. Le texte, les aspects, les histoires, les drames, les techniques, les effets peuvent y être prévus et répétés. C’est la fonction des coulisses plus que d’être cachées. Tout ce qui est prémédité est attribué au theatron des coulisses. C’est l’espace incontournable des acteurs dans leur préparation physique et mentale, dans l’élaboration et l’entraînement de leur technicité. C’est l’espace ou le dramaturge décide et projette une mise en scène.

Notons maintenant que le dramaturge est un artiste qui prend acte de la fonction du démiurge.

Écrire une pièce de théâtre c’est organiser dans la mécanique psychique d’un individu ou d’un collectif une fiction, une utopie. C’est construire avec préméditation un moment vécu. C’est organiser l’avenir dans un acte qui au moment voulu deviendra passé. C’est bel et bien échapper au présent. L’acteur est celui qui devra être en mesure de corriger ce manquement et il doit travailler en cela, c’est là sa fonction. Pour correspondre à un texte littéraire, l’acteur doit donc devenir comédien puis personnage afin de répondre aux exigences du dramaturge. Dans le cas du théâtre improvisé, l’acteur devient le dramaturge. Le dramaturge est une entité qui prend en charge le dicible et les états des personnages et qui pour les organiser en moment dramatique. L’acteur est l’être qui résout par son vivant les intuitions du dramaturge. Dans l’exercice prenant d’être ici et maintenant, l’acteur n’a pas le temps de penser avec rythme des cohérences philosophiques et artistiques qu’un auteur écrirait en plusieurs fois sur des moments de méditation. L’acteur doit alors faire confiance à une source mystique d’intuition. Cette source d’intuition se trouve dans des états où il n’est pas en maîtrise de la situation. Et là où l’acteur est en déséquilibre, là où il est flottant, en conflit avec lui-même, là où l’urgence d’être prend le dessus sur l’urgence de faire, là le démiurge apparaît au-delà de l’acteur et la dramaturgie mise en mouvement prend un sens tout particulier. C’est à cet endroit comme perdu entre deux étages, quand le dramaturge a totalement disparu, que le démiurge seul se trouve par et dans l’acteur, qu’une chose improbable, inattendue se découvre, se trouve dans la force même de l’inspiration poétique de l’être présent seulement, que le théâtre trouve sa dimension artistique, politique et mystique, parce que justement ici, elle a perdu sa volonté.

C’est ainsi que se démontre que le démiurge peut être en chacun des theatrons, qu’il n’est pas le privilège de l’auteur, mais qu’il est peut-être même celui-ci qui nous relie tous.

Ce démiurge peut être en chaque présence du théâtre. Il peut inspirer l’auteur, animer l’acteur et être vécu par public. Et c’est également ici que les coulissent changent de propriété. D’un espace de préparation, de travail et de prévision, les coulisses deviennent un espace abstrait d’un mouvement intérieur à l’acteur qui devient poète. Ce ne sont presque plus des coulisses proprement humaines mais des coulisses d’un mouvement qui cherche à être conscientisé, et le théâtre devient alors une scène du monde où chaque theatron fusionne en un acteur politique et mystique, où, dans l’idéal, s’exprimerait la nature en passant en nous comme un vent de vérité fugace.

Dans le souci de construire un théâtre du vivant comme étant un théâtre radical et populaire, un théâtre de tout moment et de tout lieu, nous constatons que l’écriture dramatique n’est plus indispensable, voire perverse, et nous confions à l’acteur et à sa simple et difficile préparation technique la genèse de situations et de réactions nécessaire au théâtre.