Recouvrer le réel pour acter la réalité
Le monde occidental est une machine.
J'en suis un rouage mécanique. L'acteur que je suis est fait de cette matière que sa société lui a léguée.
Je porte en lui aujourd'hui une culture à qui le vivant échappe.
Et c'est souvent ce que je cherche à réparer, mais de façon mécanique.
Je suis imbibé d'une culture anthropocentrée, qui s'est détachée du vivant et de ses liens. L'acteur doit être vivant. Je dois être vivant. C'est ma mission quand je prête à mon masque mes qualités vivantes.
Je dois donc distinguer en moi ce qui est vivant, et ce à quoi je dois échapper, pour rendre le juste mouvement à mon masque sans l'interférence d'une personnalité qui appartiendrait plus à l'acteur qu'à son personnage.
Autrement dit, l'acteur qui joue un banquier ne doit pas ne pas jouer un banquier qui pense mécaniquement dans la logique que lui impose son statut, mais il doit jouer le banquier avec un discours de banquier mais avec l'affect de l'acteur qui aurait travaillé son universalité. Ici le banquier est le masque qui porte, seul, les singularités du personnage, et l'acteur lui prête son mouvement, un mouvement fidèle au processus du vivant.
Je dois investir mon corps et mon esprit comme le musicien manipule son instrument. Je dois travailler à être vivant et vivant seulement. Et c'est ainsi que je repère et isole en moi ce qui empêche toute fluidité du jeu. Je dois trouver en moi toutes les sources de déresponsabilisation.
Je dois apprendre à déconstruire les mécanismes involontaires qui m'empêche d'acter une présence vive.
Je dois apprendre à me mouvoir en deçà des images. Pour que l'image qui apparaît malgré moi soit l'image d'un mouvement débarrassé, d'un mouvement joyeux, désirable. L'image d'une joie matricielle qui pourra appartenir au monde dans la justesse du vivant.
L'imatge del jòi.
Avec cette image je créerai des pensées libérées.
Parce que l'art de l'acteur
C'est de mettre le vivant
Au centre de toutes les tragédies
Pour que son humanité tienne
Son lien avec la joie et la beauté.
Le statut et l'image sociale
La première image indésirable à l'acteur est sa propre image. Celle qui constitue l'individu qu'il est en société. C'est celle qui sera le fondement de son ego.
Le statut est l'image qui me définit dans la machine sociale. Elle correspond à une idée de moi qui suggérerait une sensibilité, une prédestinée. C'est ce qui rend mes rencontres moins fastidieuses et les aide à devenir utiles. Le statut est l'image de moi-même qui est utile pour l'organisation à grande échelle de notre humanité. Elle comporte des codes fictifs qui sont visibles au premier regard. Elle se trouve exactement dans tous mes accessoires du quotidien, tous les espaces conceptuels et physiques qui participent à mon identité sociale, elle se trouve exactement, par exemple, dans ma garde-robe.
Les classes sont un sous-genre du statut.
C'est une image à laquelle je m'identifie dans une familiarité telle qu'elle peut devenir un sentiment. Et c'est parce que l'image que j'entretiens et qui m'est attribuée trouve un endroit dans le sentiment, parce qu'elle trouve une place dans l'invisible, qu'elle est difficile à corriger.
Et c'est quand elle est un sentiment, qu'elle influence mes gestes et mes pensées, et qu'elle finit par acter à ma place,
Dans le mouvement originel
D'un processus vivant
Alors perverti.
Ce qui me rend singulier, c'est ce qui sort d'une musicalité sociale ambiante. Ce qui m'est singulier est toujours ce qui m'a été apporté par mon expérience absurde d'être vivant. Ces singularités trouvées sont de nature mouvante. Comme elles sont mouvantes elles ne sont pas définies. Comme elles ne sont pas définies elles n'ont pas de forme intelligible. Une identité réelle est une utopie, quelque chose qui tend à être sans jamais n'être vraiment...
Comme l'ensemble de ma société, je ne sais pas penser le mouvant. Être une entité mouvante n'est pas pratique pour l'organisation mécanique de ma société, ce n'est pas immédiatement utile comme peut l'être une aiguille ou un marteau. Pour être pensé, je dois être intelligible, je dois être une idée, une image immobile, un rôle. Alors je change mes invisibles mouvants en image-objet, je m'aide d'une psychologie pour nommer ce que je suis. Ceci me fige utilement. J'étais un mouvement et je suis maintenant un objet disponible à la machine sociale. Je suis l'idée qui est faite de moi. C'est cette image qui me sert à me situer dans la société.
Je ne suis plus acteur, je suis un rouage.
Je sers
Un scénario.
Notion de norme
Notre société s'organise. À cette fin elle crée des références qui deviennent des repères pour articuler les personnes. Ces repères sont rarement des mouvements, mais des normes. La société se sert de normes comme références communes pour entretenir une stabilité. Cette stabilité est une stagnation qui tend le mouvement vers l'objet, et donc vers l'idée. Une fois la société mise à proximité de la dimension de l'idée, elle peut être pensée. Elle s'est rendue intelligible à elle-même.
Dans une société où la pensée prime sur le corps, cette stabilité se manifeste par une obsession de l'objectisation même qui l'a rendue intelligible. Ainsi les individus s'identifient à des images, des statuts, la nature est anthropomorphisée. Au théâtre, l'acteur n'est plus un mouvement mais une vedette aux pouvoirs fongibles. L'acteur est cette image utile qui représente plus une marque de sensibilité que la sensibilité même. L'acteur est le comédien du vivant que la société aura promu au statut de commerciale, il sera le promoteur d'une classe et il en définira les normes. C'est le théâtre de boulevard.
Dans un tel contexte, le vivant n'est utile en rien, sinon au vivant, il est donc accessoire de le penser dans un monde anthropocentré. C'est dans cette logique qu'un être habité par le vivant et ses caractéristiques absurdes est apprécié comme une perturbation inintelligible. Parce qu'il sera inintelligible il sera incompris et parce qu'il sera incompris il ne sera pas utile et parce qu'il n'est pas utile il est parasite et comme il est parasite il est dangereux. S'il touche une vérité au delà de la norme, et qu'il la transforme en beauté ou en joie, il met en péril une machine entière.
Pour approcher le personnage
La norme, parce qu'elle définit les regards qui se posent sur le masque,
Est le point de départ de l'acteur, de l'artiste et du poète qui trouveront les subversions les plus percutantes.
Parce qu'ils auront créé le mouvement
Qui appartient à la réalité, pour le transformer en réel.