Physique des espaces transitionnels.
Pour repérer les espaces transitionnels, il faut bien en cerner la substance.
L'espace transitionnel est un espace d'identification en dehors de moi.
Il est une trace de notre immaturité.
L'être nouveau né ne sait se distinguer de son sein maternel,
Il ne sait se distinguer de l'odeur qui le materne,
Il s'identifie à cette part extérieure à lui,
Sa part responsable, extérieure à lui.
L'enfant, dans son premier âge, s'identifie à une extériorité.
Il s'identifie dans l'invisible d'une attention empathique à cet endroit où
Lui et cette autre confondent leur identité invisible, leur ressenti, leur état, leur besoin.
S'identifier à soi-même, comme sujet à des mouvements invisibles et autonomes se fait sur des protocoles complexes, précis et naturels.
On se distingue de son parent par l'intermédiaire d'un jouet,
Puis dans sa propre capacité à jouer,
Et dans sa responsabilité à la joie comme à la faute.
Cela dans l'invitation de l'autonomie, de se nommer soi-même, par un parent averti sur les sentiments responsables nécessaires aux êtres libres.
Aussi, il est parfois, pour ne pas dire souvent, des contextes familiaux et politiques qui empêchent l'autonomie ou la rendent impossible.
Ainsi nombre d'Occidentaux vivent richement de leurs irresponsabilités, en font un mode de vie efficace jusqu'à ce que
L'irresponsabilité devienne un modèle, un exemple désirable.
Voici donc le contexte tragique qui détermine la principale difficulté dans la formation de l'acteur.
L'improvisation est le vecteur pédagogique le plus efficace pour aider l'acteur à conscientiser ses fuites identitaires. Voici les exemples les plus fréquents.
Dans l'improvisation tout est vif, et ce que l'improvisation révèle en premier lieu sont les conditionnements inconscients des acteurs. Le pédagogue révèle alors les refus de jeu techniques, ainsi que ces refus de jeu ontologiques des perversions narcissiques.
Quand l'acteur ne dit pas "Je", mais "Tu" ou "Il" ou "Les gens", c'est qu'il ne se voit pas lui-même. Il faut l'inviter à faire l’expérience mécanique du "Je".
Quand l'acteur montre du doigt, qu'il accuse ou qu'il accable par sa colère la responsabilité d'un autre, c'est qu'il n'est pas capable d'acter son état propre. Il faut le ramener à lui. Il doit apprendre à parler de lui depuis lui-même, en priorisant la manifestation de son état plutôt que la cause extérieure qui en est la mèche.
Quand l'acteur agite son accessoire et en fait la vedette de son action, il cherche à ne pas s'exposer et manque à son jeu. Il confie à son accessoire la responsabilité de son jeu. Alors le pédagogue doit contraindre l'usage de l’accessoire au geste le plus minimaliste. Et ainsi attendre que l'ennuie de l'acteur, ou son agacement, génère des sentiments qui le concernent enfin. Chaque personne qui pourrait être témoin de ce type de scène serait en mesure d'en constater la magie par la théâtralisation de cette scène.
Lorsque l'acteur raconte une action ailleurs ou à un autre moment, c'est qu'il n'est pas en train de jouer et c'est surtout qu'il trouve un stratagème pour ne pas être confronté à l'action, et donc à son jeu. La situation présente est la seule qui peut être jouée. L'acteur doit donc revenir à ses perceptions directes plutôt qu'à un imaginaire abstrait, et pensif.
Quand l'acteur joue une idée, son personnage est une idée, et alors tout devient une série de clichés au point où les clichés sont représentés, et cela aux dépens d'une sensibilité mise en mouvement. Ainsi le boulanger fera du pain et le policier ne sera qu'une dure présence sans vie émotionnelle. Ici il faudra inviter l'acteur à jouer l'improbable boulanger amoureux des étoiles ou le flic désespérément phobique. C'est ainsi qu'on s'identifia à une musicalité, un mouvement, plutôt qu'à une image, un objet,
Et que le jeu se libère dans la bonne dimension.
Tous ces exemples sont des espaces transitionnels. Tous ces exemples sont, pour l'acteur, des formes de perversions narcissiques qui l'empêchent d'investir le jeu.
Jouer, c'est apprendre à dire "Je", et c'est montrer l'exemple de la joie comme la plus belle des responsabilités. La seule qui peut fédérer une société viable et incluse dans un monde vivant.
L'espace transitionnel est un anti-jeu aux formes infiniment variées. C'est pour cela qu'il est judicieux d'en trouver le mouvement, qui lui est toujours le même.
On retrouvera l'espace transitionnel et son pouvoir de déresponsabilisation jusque dans des sphères émotionnelles et dans des comportements d'addiction.
Ainsi l'alcool brûlant provoquant des fièvres tachycardiques sera le refuge d'une colère inexprimée en en imitant les symptômes. Ainsi les causes de la colère initiale pourront être enterrées sous le prétexte de l'alcool. Je déresponsabilise ma vie émotionnelle en responsabilisant l'alcool. L'alcool devient l'espace transitionnel de ma colère. Seulement jamais ma colère sera résolue et ainsi je me condamne à m'enterrer dans l'alcool dans une addiction tragique.
De la même façon le tabac pourra être l'espace transitionnel de mon dégoût. Ce n'est pas le monde qui me dégoûte, ce n'est pas une idée de moi-même, c'est maintenant le tabac. Je peux donc maintenant, grâce au tabac, échapper à ces questions dérangeantes.
Pour le dramaturge, la littérature est l'espace transitionnel d'un monde où tout est cohérent par la pensée, plutôt que par la beauté absurde du vivant.
C'est ainsi qu'une personne se dissocie, se désincarne, à force d'espaces transitionnels déresponsabilisant.
Devenir acteur n'est pas une thérapie. Mais la formation l'est malgré elle.
Les écoles de théâtre, les conservatoires dramatiques sont remplies de personnes aux blessures narcissiques fortes, que leurs inconscients auront poussé à entrer dans une formation à être vivant. Et c'est une bonne chose car ces personnes sont les plus concernées, les plus capables de mettre en évidence cette force du vivant, qui les appelle au fond de leurs blessures, qui les dépasse au point de tenter le sacrifice d'une ambition d'incertitude.
Ce courage, c'est la première des responsabilités, elle précède celle de la fierté.
L'irresponsabilisation massive de notre civilisation crée des perversions identitaires aux formes aussi variées qu'improbables. Aussi, pour échapper aux espaces transitionnels il est intéressant de les reconnaître,
Mais il sera plus efficace encore de s'entraîner à s'identifier à son seul état, sa musicalité,
Sa musicalité accordée au monde.
S'identifier à sa musicalité accordée au monde crée les interactions les plus justes et les plus investies, les plus autoritaires dans un contexte artistique et les plus nécessaires dans le contexte poétique.
Le mythe de Narcisse est celui-là qui, dans la métamorphose de nos cultures,
Mérite d'être réinvesti dans la mondiation juste du mouvement.
Narcisse est, contre toute attente, la clé contre la perversion identitaire
Dans le témoignage lointain d'une oralité sage
Et déformée par les cultures individualistes.