L’imaginaire, la mémoire et la trace
Le vivant est une qualité, une caractéristique mouvante. Le vivant est un terreau d'éléments en interaction. Je ne peux parler objectivement au nom de l'entièreté du vivant, et pourtant je peux témoigner en tant qu'être vivant. Être une herbe ou une arachnide demeurera un mystère. Cette part de mystère qui me sépare de la connaissance m'offre une plage d'élan pour son exploration et dès lors qu'un buisson y a été exploré, partout ailleurs, le reste aura été transformé. Ce reste aura été transformé par son expérience propre et hors de mon regard, malgré moi, ou bien par l'éclairage nouveau de mes nouvelles trouvailles ou encore par l'intervention d'une force tierce. Ce mystère est à mon esprit parce que le vivant est une force mouvante, une force à la forme fugace qui restera insaisissable à mon esprit. C'est un mystère formel pour ma pensée, et c'est pourtant une évidence dans certains moments de joie, de peine. Être vivant n'est alors plus une qualité, mais un mouvement de constat d'évidence dont ma pensée ne saura saisir qu'une partie visible, sa part littérale, adaptée à ma condition d'être humain, d'être social.
L'imaginaire est ainsi.
Il est la partie sauvage de mon âme.
Mon imaginaire est cette forêt dense à la forme mouvante et fouillie,
Une forêt de spectres musicaux, de sensations, de mémoires innées et acquises et dont
L'éclairage mental aura
Aplati cette scène mouvante en une image fixe, une
Représentation certainement biaisée et d'une utilité toute relative.
Le souvenir est un objet conscientisable et noyé dans une mémoire ineffable. Il niche dans la mémoire dans sa forme musicale, et son agencement est semblable à une eau bouillante dans le cratère d'un volcan, à une communauté d'oiseau qui tisserait leur canopée dans le maillage de leur chant.
La mémoire, donc, est la terre absurde du souvenir dont la pensée se nourrit.
Il est important de nommer chaque mot car dans chaque texte la pensée est la matière et, pour notre sujet, chaque confusion, chaque amalgame, chaque insouciance ou suffisance est à réparer. Il me faut dénoncer aussi l'idée même de conscience, et de lui réhabiliter peut-être une forme plus entendable.
La conscience est un concept malléable dont le socle diffère autant que celui qui s'en réclame. La conscience est un endroit où l'être subjectif est en mesure de
Aussi suis-je en délire si je ne conscientise pas ?
On comprend alors que la conscience est une forme déculpabilisante de l'égoïsme et de la désincarnation.
Aussi, la conscience, si elle peut être autre chose que l'inverse du délire, ne peut-elle pas être une recherche de justesse quant à ses réactions ? Une forme de méditation mouvante, dépourvue de pensée, ou serait recherchée la précision de son corps musical dans le but de s'accorder au plus près d'une présence harmonique et légitime à la revendication ?
La conscience n'est-elle pas, une manière de donner du sens à nous même ? Ne peut-il y avoir plusieurs formes de conscience, une conscience de l'acte et une conscience pensive, une conscience éveillée, ineffable et muette, concrète, vivante, et une autre conscience qui serait une pensée dont l'affect serait nourrie par les sens et qui donnerait l'idée d'une pensée juste ? Dans le cas d'une conscience ineffable et muette, rien ne convient plus que le silence et la contemplation, le geste incontrôlé. La conscience n'est donc plus que l'intervention de la pensée dans sa capacité à constater tout ce qui, au préalable, s'est mis en marche sans elle. Ainsi la véritable conscience n'est que l'illusion d'une intelligence où la pensée aura su donner une forme intelligible à une réalité absurde par essence. C'est ainsi que la pensée devient l'outil de la conscience, elle devient la source d'un monde fait d'images finies et déterminées par les cultures humaines. C'est ainsi que, par extrapolation, la pensée et la conscience deviennent indésirables au vivant et c'est également ainsi que le vivant devient indésirable à la pensée puis, à la conscience.
L'information perçue est ce qui permet au vivant de tenir l'intrication au monde. L'interprétation de cette information est la conscience et son prisme est la pensée.
Dans cette suite d'évènement il existe un organe abstrait qui nourrie la pensée en inspiration, ce même organe qui nourrie le travail du sentiment : La mémoire et sa phantasia. La phantasia est la mémoire mise en mouvement. le sentiment est sa concrétisation organique et la réminiscence est sa transposition dans l'esprit. Il y a donc un parallèle évident à faire entre la phantasia et la réminiscence
Ce qui différentie le présent mouvant, seule dimension nécessaire au jeu, du passé et du futur, et du point de vue de l'esprit, c'est l'usage qui y est fait de l'imaginaire.
L'imaginaire est cette collection d'image, de représentations liées aux sens, dont nous pouvons nous nourrir pour adapter la justesse de nos interactions.
La mémoire est une éponge qui garde les musicalités acquises et innées. Le souvenir est un objet de la mémoire, rendu au conscient par le filtre musical de la phantasia.
Notre esprit conscient n'est qu'un écran. Sa proximité avec notre intimité nous donne l'illusion que nous sommes notre pensée. En réalité, celle-ci n'est que le fruit d'une interaction entre notre intimité réelle, notre musicalité, et notre organe social, notre langue, qui dans leur enlacement produisent cette pensée.
La pensée est nourrie d'images, originellement organiques et musicales puis devenues mentales. Notre nature sociale déforme les réminiscences organiques vers des interprétations destinées aux entendement culturels, humains.
C'est ainsi que la pensée est, par essence, inapproprié pour traiter du concret, cela parce qu'il l'emmène fatalement vers une subjectivité humaine facilement déconnectée des liens fondamentaux qui régissent le monde. C'est également ainsi que la nature est une entité qui nous devient étrangère.
L'acteur est ce statut exigeant qui nous demande l'incarnation. Ici l'incarnation est l'épreuve du corps qui valide une présence dans sa qualité sensible, vivante, au point que cette qualité en devient une part mystérieuse essentielle, la part mystérieuse essentielle et attendue.
Le souvenir est la mémoire auquel on a enseigné la notion de temps. Il est plus que probable que la notion de temps échappe tout à fait à l’inconscient, le temps est l’inconscient dans l’organisation de l’espace. L’inconscient a peur de souffrir et d’être coupé de ses sens. Dans ce cas il peut produire une mort somatique, se laisser mourir.
La psychanalyse ne peut être une thérapie parce qu'elle finit par construire à rebours. Dans le cadre thérapeutique, elle ne permet que d'ancrer la structure psychique dans ses fondations, voir même en la complexifiant. En conscientisant, on soulage mais aussi on apprend. Quelque part on apprend à être malade, d'une psychose invisible à la névrose obsédante mais pas moins présente.
Le bon usage de la psychanalyse serait donc son étude son étude objective déresponsabilisée, puis une implication dans une projection constructive où l'incarnation serait plus active que passive. C'est, en quelque sorte, la pratique artistique dans le bon usage des utopies.
L’esprit humain crée des images, de façon obsessionnelle. Des images visuelles, des images tactiles, odorante, gustative, auditive mais aussi émotionnelles, kinesthésiques, schématiques et tout ce qui est en ses moyens pour créer d’autres images, à un degré supérieur, pour donner un plus haut degré à sa compréhension et gagner en vitesse d’analyse.
Une image est étymologiquement un masque mortuaire, en latin « imago », c’est-à-dire un objet représentant le visage d’un être humain pour en susciter le souvenir. Nous pouvons tenter de transposer cette idée à toutes nos représentations mentales. L’image mentale d’un objet évoque notre expérience vécue avec cet objet. L’expérience vécue met en scène chaque sens du corps de façon surréaliste pour finalement éprouver la réminiscence de cette expérience. Si un même objet a été la source d’une multitude d’expériences, alors toutes ces expériences se superposent dans le souvenir avec une plus forte pondération pour celle qui s’avère être la plus sensationnelle. Plus nombreuses sont les expériences, plus riche sera la définition intime de l’objet et plus vastes seront les associations possibles pour l’esprit.
Nous sommes en mesure de créer des images de toutes choses et notre esprit cherche en toute chose à en reconnaître une image, comme si toutes les choses matérielles et immatérielles qui nous entourent seraient les traces intelligibles d’un invisible. Trouver l’invisible, c’est l’intention de la poésie. Vouloir créer des traces qui représentent avec justesse une perception et un processus émotionnel, c’est créer une œuvre artistique.
Pour un public, chaque détail finit par représenter quelque chose.
Si la consigne a été donnée à un comédien de traverser une scène de la manière la plus neutre possible, on ne pourra empêcher au spectateur d’imaginer une situation extrêmement riche malgré le succès de l’acteur dans l’exercice. D’une part, cet art abstrait est une merveilleuse façon d’émanciper efficacement son spectateur et d’une autre part, cela devient une initiation simple et profonde dans la formation des arts vivants.
Pour enrichir son imaginaire, il faut être curieux en évitant toute passivité dans la découverte, multiplier les occasions de découvrir et s’investir émotionnellement dans chaque exploration. La lecture de livres variés permet d’accumuler des expériences de façon fulgurante. Une écriture lyrique saura marquer durablement les imaginaires.