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# Acter l'impensable

Et inversement, 
Ce qui est concret pour le corps est abstrait à l'esprit.

N'est inébranlable que
Cette chose que l'esprit cherche 
Et qu'il ne trouve pas.

Seul invariable, 
Le monde mouvant
Se dérobe à nous.
C'est ainsi qu'une solide réalité
Peut être définie.

La réalité est perceptible et
Elle n'est que cela. Elle
Est également, 
Impensable. 
Si je cherche à la penser je n'en cernerais 
Qu'une erreur, une miette,
Je n'en cernerais 
Qu'une trace de moi-même, d'un
Moi-même anthropique.

La pensée est cet outil de l'humanité qui a fait sa sociabilité et que sa sociabilité extrême a porté au rang de spécialité. C'est en fondant sa pensée par la discipline du langage, qu'il rend cohérent son statut et sa participation au monde anthropocentrique, qu'il rend sa présence utile et qu'il la coordonne à sa société. 

Je pense donc je suis
Avec vous,
Si ça vous convient.
Et si cela ne vous convient pas, 
Je transformerai ma pensée.
Autrement dit : 
Je pense donc je désire être 
Avec vous.

Toute la blessure est là : 
Pour acter ma présence sociale je dois abandonner ma présence narcissique. Et si j'acte ma présence narcissique je déforme ma cohérence sociale au risque de créer une rupture avec elle. 
Ce conflit est essentiel à ma cohérence sociale et c'est ce conflit qui me fait individu (un personnage, un référentiel identifiable).
Je suis cela, un corps vibrant imprévisible,
Et aussi je pense ainsi, je suis animé par la régie commune qui nous lie.

Le langage porte en lui la régie sociale. Ce qui est dicible défini le territoire mental de l'être humain. 
Tout ce qui sort de cette zone est folie, hérésie, au mieux une inconscience facile à blâmer. 
De l'autre côté, ce qui est indicible détermine l'utopie et la nostalgie de
L'être humain
Insatisfait de sa condition sociale.

Si penser est trouver une phrase, alors cette activité connaît naturellement bon nombre de limitations : le vocabulaire, la grammaire, l'apprentissage, et la culture en tant qu'essence. Cette culture est incapable de rendre intelligible les absurdités trop éloignées des habitudes morales et artistiques.

Je prends l'exemple du poète, cet acteur qui se noie dans les profondes méditations narcissiques, 
Cet acteur le plus familier de l'intimité des intériorités, 
Et probablement le plus soucieux de porter ses fruits à l'humanité, ou en tout cas, 
À sa discipline la plus caractéristique, la plus pensive,
L'écriture.

Le poète littéraire, dans une capacité à rendre esthétique sa pensée par quelques rythmes et musicalités artificielles, donne l'illusion de coloniser des espaces nouveaux, des trouvailles qui libéreraient les esprits dans des territoires légitimes. Cela n'est qu'une illusion. Ce poète là ne fait que renforcer la puissance du langage et son autorité dans l'enclave de la cécité.
En face de lui, les corps organiques, absents de l'équation, dépérissent, et avec eux le corps social tout entier. 
À miser sur la langue pour construire la beauté, il soumet le corps à l'esclavage. C'est ici profondément une dynamique conservatrice, la même qui détruit les pratiques théâtrales. Ces cultures associées, sans aucune autre mystique finale que l'éclairage des causalités, portent en elles le poids des invisible, en négatif, des impensables et des interdits. 
Cette capacité à créer dans le prévisible par la régie du langage, d'un langage éprouvé et porté comme idéal, me plonge dans la lassitude et me laisse un vaste sentiment apnéique, comme phagocyté dans l'abcès du chaos. Le territoire de ce poète est l'hôtel des désincarnations.

Le poète lyrique, à contrario, est cet étranger qui s'obstine à parler d'un monde qu'il touche mais que nul ne parle. Celui-ci connaît le souci de justesse car c'est là toute sa réflexion. Comment transcrire avec le plus d'exactitude possible, cette chose qui me traverse et qui semble être d'une autre dimension.
Je ne pourrais supporter une autre approche de la trouvaille. 
Il m'est très difficile d'aborder un poète sans le dire que les forces mystiques auront bientôt raison de lui et que les joies immenses du cosmos l'attendent au bout de ses feuillets, percés de mots répétés, raturés, dessinés, abandonnés. Il y a dans le désespoir du poète lyrique toute la beauté inavouable d'un monde qui ne se parle pas.

Rien n'est créé.
Tout est trouvé.

Nature psychotique de l'humanité à venir

Quand le monde nous est représenté dans son dur anthropomorphisme, alors la pensée trouve une autorité légitime sur le corps, sur son ressenti et sur ses libertés absurdes. 
L'impensable est cette limite psychotique, qui n'admet pas qu'une chose existe si aucun mot n'existe pour la parler.
L'interdit est cette peur qui sépare l'individu de son autonomie pour le maintenir dans la sécurité de son humanité. Et avec son autonomie, c'est toute sa subjectivité qui s'évapore et avec, sa responsabilité,
Son intégrité sociale, et ainsi 
Disparaît le
Principe même d'une incarnation dans les règles déontologiques.
Cela arrive parce que pour sa survie, l'être social doit penser dans les règles des interdits, ces mêmes interdits qui font les impensables et qui, dictés par la culture puis les lois, définissent les mœurs.

Ce parc mental scindé, lorsqu'il contraint l'être en deçà de ses pouvoirs d'incarnation, crée un conflit inconscient au sein même de l'individu. Là où la pensée limite les actes, le corps réclame plus. Mais le corps intime, soumis à l'autorité du corps social, se soumet à sa pensée. Ceci est littéralement une défense. L'être se protège de son corps. Ainsi, le corps, plongé dans le paradoxe, se défend contre lui-même créant des dérèglements immunitaires et somatiques. Apnées, allergies, angoisses, sont l’œuvre de ce paradoxe porté au-delà du seuil du supportable.
L'impensable ne doit pas être abstrait de l'être, il doit lui être intriqué. Littéralement inaccessible à la pensée, l'impensable doit être, par le biais de l'indicible, accueilli par le corps. Constater le monde et acter en son sein sans avoir besoin de le parler, de le commenter, c'est échapper à la psychose et 
C'est l'autorité de l'acteur qui aborde le langage comme l'accessoire à peine necessaire. Être concis et minimaliste est un souci de justesse. C'est ce qui permet au langage de ne pas faire obstacle au concret, à sa beauté associée, 
Et à son autorité politique échappée. 

C'est ici que le théâtre devient une discipline incontournable pour toute société qui se cherche un avenir dans un monde auquel il ne peut échapper.
Et c'est ainsi que l'affect, 
Dans son référentiel organique,
Devient le centre ramifié 
De la vigilance de l'acteur. 

Admettre que l'abstraction est le propre de la pensée et
Que l'intrication est la fonction du corps, 
Permet à l'acteur, dans sa formation, 
L'ancrage élémentaire au cosmos.

Si une pathologie, un traumatisme, s'avère impossible à surmonter pour l'acteur, alors il devient nécessaire ; 
Ceci parce que ce que représente cette singularité 
Ne concerne plus l'acteur, 
Mais le théâtre même, 
L'humanité même.

Dans ce cas précis où la psychose, la névrose, serait indépassable, elle doit être portée au théâtre dans sa lisibilité, sa forme pure. Pour être lisible, une pathologie doit être épurée. Travailler le jeu dans ses techniques élémentaires et avec obstination permet souvent un tel exploit.

Lorsque l'arbre, le champ et le cheval ont quitté le paysage de l'être et ont déserté son imaginaire, le langage s'est appauvri et l'impensable a conquis chaque faiblesse populiste. L'impensable a rongé toute l'espace des évidence pour limiter la pensée à la peur et la suffisance. Ainsi l'impensable a fait obtus les regards et les affects, ainsi l'impensable a voilé la mystique, ainsi l'impensable est devenu le négatif de l'individu qui se pense seulement, ainsi l'impensable a fait converger l'humanité qui
s'est étendu dans le puits de l'anthropomorphisme. 
Celui-là même qui empêche toute humilité face à l'immensité du cosmos.
Parce que
Tout ce qui se parle, 
Tout ce qui ne s'est jamais parlé, 
Ne sera toujours 
Qu'un simple et 
Ridicule 
Commentaire
Face aux forces convergentes du cosmos 
Qui sculptent la joie au vivant et 
Qui actionnent les dramaturgies
Les plus passionnées.

Acter l'impensable,
C'est jouer l'imprévisible et 
C'est rendre au présent 
Les partitions des autres temps. 
Acter l'impensable c'est ouvrir les êtres 
Aux choix 
De leurs libertés.