Recouvrer le réel pour acter les réalités
Mon humanité est une machine.
J'en suis un rouage mécanique. L'acteur que je suis est fait de cette matière qui m'a été léguée.
Je porte en moi aujourd'hui une culture à qui le vivant échappe, pour qui le vivant est une question
En suspend.
Et c'est souvent ce que je cherche à réparer de façon mécanique mais je sais
Que toutes les résolutions se trouvent par lo jòi.
Je suis imbibé d'une culture anthropocentrée, qui s'est détachée du vivant et de ses liens. L'acteur est vivant. Je suis vivant. C'est ma mission quand je prête à un masque mes qualités d'acteur.
Je distingue en moi ce qui est vivant, et ce à quoi je dois échapper, pour rendre le juste mouvement à mon masque sans l'interférence d'une personnalité qui m'appartiendrait plus qu'à mon personnage.
J'investis mon corps et mon esprit comme le musicien manipule son instrument.
Je ris, je joue, je m'émeus entièrement dans la surprise, la peur, la colère et je vis la joie comme une source qui m'indique la nature del jòi.
Je travaille à être vivant et vivant seulement. Et c'est ainsi que je repère et isole en moi ce qui empêche toute fluidité du jeu. Je trouve en moi toutes les sources de déresponsabilisation et je me responsabilise dans la découverte passionnante de ma subjectivité contagieuse.
J'apprends à déconstruire mes mécanismes involontaires qui m'empêche d'acter ma présence vive.
J'apprends à me mouvoir en-deçà des images, pour que
L'image qui apparaît malgré moi soit l'image d'un mouvement débarrassé, d'un mouvement enthousiaste, désireux et désirable,
L'image d'une joie matricielle qui pourra appartenir au monde dans la justesse du vivant.
L'imatge del jòi sui.
Avec cette image je créerai le désir des pensées libérées, du cor émancipé, une utopie concrète dans les cors de mon humanité.
Parce que l'art de l'acteur
C'est de mettre le vivant
Au centre de toutes les tragédies
Pour que son humanité tienne
Son lien avec la joie et la beauté.
Le statut et l'image sociale
La première image indésirable à l'acteur est sa propre image. Celle qui constitue l'individu qu'il est en société. C'est celle qui sera le fondement de son ego.
Le statut est l'image qui me définit dans la machine sociale. Elle correspond à une idée de moi qui suggérerait une sensibilité, une prédestinée. C'est ce qui rend mes rencontres moins fastidieuses et les invite parfois à l'arrangement, à l'utilité. Mon statut est mon masque utile pour l'organisation à grande échelle de mon humanité. Elle comporte des codes fictifs qui sont visibles au premier regard et qui définissent les règles de bonne entente, la justesse sociale. Ces codes se trouvent exactement dans tous mes accessoires du quotidien, tous les espaces conceptuels et physiques qui participent à mon rôle social, ils se trouvent exactement, par exemple, dans ma garde-robe.
Les classes sont un sous-genre du statut.
C'est une image à laquelle je m'identifie dans une familiarité telle, qu'elle devient un rythme, puis un sentiment. Et c'est parce que mon masque, que j'entretiens et qui m'est attribuée, trouve un endroit dans le sentiment, parce qu'il trouve une place dans l'invisible, qu'il est difficile à corriger.
Et c'est quand mon masque est un sentiment, qu'il influence mes gestes et mes pensées, et qu'il finit par acter à ma place,
Dans le mouvement originel
D'un processus vivant
Maintenant perverti.
Ce qui me rend singulier, c'est ce qui me sort d'une musicalité sociale ambiante. C'est ce qui, au bout de mon talan, a changé la musicalité du monde. Cette part de moi transposée au monde est ce qui m'est singulier. Ce qui m'est singulier est toujours ce qui m'a été apporté par mon expérience absurde d'être vivant et qui est en mesure d'être manifesté. Ces singularités trouvées sont de nature mouvante, elles ne sont pas définies, elles n'ont pas de forme intelligible.
Une identité réelle est une utopie, quelque chose qui tend à être sans jamais y trouver une forme. C'est une manière de canaliser lo jòi.
Comme pour l'ensemble de ma société, je ne sais pas penser le mouvant. Je ne sais que le vivre, parfois le ressentir. C'est parce que je ressens l'impensable et l'ineffable que je l'affirme.
Être une entité mouvante n'est pas pratique pour l'organisation mécanique de ma société, ce n'est pas immédiatement utile comme peut l'être une aiguille ou un marteau.
Pour être pensé, je dois être intelligible, je dois être une idée, une image immobile, un rôle. Alors je change mes invisibles mouvants en image-objet, je m'aide d'une psychologie pour nommer ce que je suis. Ceci me fige utilement dans ma société. J'étais un mouvement et je suis maintenant un objet disponible à la machine sociale. Je suis l'idée qui est faite de moi. C'est cette image qui me sert à me situer dans la société, elle est ce qui définit le désir que je représente pour les autres.
Je ne suis plus acteur, je suis un rouage.
Je sers
Un scénario.
La norme, l'idée de l'universel
Notre société s'organise. À cette fin elle crée des références qui deviennent des repères pour articuler ses membres. Ces repères sont rarement des mouvements, mais des normes. Une norme c'est une idée constituée de code et qui donne une moyenne à mon humanité.
La norme, c'est l'intervalle de ma mezura changée en moyenne. C'est une forme qui représente une mezura.
La société se sert de normes comme références communes pour entretenir une pérennité, une stabilité, un décor de nature immuable où je ne crains pas l'imprévu.
Une fois la société mise à proximité de la dimension de l'idée, elle peut être pensée et cela est rassurant. La norme entretient tout le système de pensée,
Elle peut ainsi perdurer pour ceux qui ont intérêt à l'entretenir.
La norme, en plus d'être une moyenne, est une fatalité.
La norme, c'est la pensée qui a trouvé une autorité dans l'anthropocentrisme.
Dans une société où la pensée trouve l'autorité sur le corps,
Cette stabilité se manifeste par une obsession de l'objectification même qui l'a rendue intelligible. Ainsi les individus s'identifient à des images, des statuts,
La nature, hors de nous, est déniée.
Au théâtre de cette société, l'acteur n'est plus un mouvement animiste précieux mais une vedette aux pouvoirs fongibles.
L'acteur est cette image utile qui représente plus une marque de sensibilité que la sensibilité même. L'acteur devient le comédien du vivant que la société aura promu au statut de commerciale, il sera le promoteur d'une classe et il en définira les normes. Ainsi les théâtres ont leurs publics, qui cherchent à définir les normes de leurs classes.
Dans un tel contexte, le vivant n'est utile en rien, sinon au vivant, et sauf quand il meurt.
C'est dans cette logique qu'un cor identisé, habité par le vivant et ses caractéristiques absurdes, est apprécié comme une perturbation inintelligible.
Parce qu'il est inintelligible il est incompris et parce qu'il est incompris il ne peut être pensé et puisqu'il ne peut être pensé il n'est pas utile et parce qu'il n'est pas utile il est parasite et comme il est parasite il est dangereux.
Si ce sauvage touche une vérité au-delà, au-deçà de la norme, et qu'il la transforme en beauté ou en joie,
Il met en péril la machine entière.
Pour approcher le personnage
La norme, parce qu'elle définit les regards qui se posent sur les masque,
Est le point de départ de l'acteur, de l'artiste et du poète qui nourriront les subversions les plus percutantes,
Parce qu'ils auront créé le mouvement
Qui transforme la réalité, pour la rendre au réel.