L'artistique et l'artificiel
Le poète sait où il trouve,
Mais cet endroit, il ne sait pas ce que c'est.
Il ne sait pas ce qu'est cet endroit et pourtant
Elle est son intimité.
L'art est mouvant.
L'art est le fruit d'une inspiration invisible.
L'œuvre est confondue dans l'art. Elle est la pièce qui témoigne d'un geste artistique.
Quand l'art se met au service de l'œuvre, il change son inspiration poétique en instrumentalisation culturelle,
Il se met au service de mon l'anthropocentrisme,
Il devient un artifice.
Si l'art est une représentation, il est un mouvement entre une source et une adresse, par
L'inspiration, puis l'expiration, dans le travail des affects et de leurs mouvements.
Entre l'inspiration et l'expiration, il y a l'œuvre, le masque de ce mouvement.
L'inspiration et l'expiration sont deux référentiels mouvants pour le geste habité.
Représenter le monde est une nécessité pour l'être humain, puisque c'est ainsi qu'il l'appréhende par la pensée.
Pour s'organiser, une société doit transposer sa réalité dans une fiction commune, dans la dimension de la culture.
L'art est cet ensemble de disciplines qui créent les fondations d'une communauté dans la nature sociale de chacun de ses individus.
L'art crée des formes aux esprits, pour offrir à leur pensée un espace commun.
À l'échelle culturelle, l'art est une mémoire, une poésie, une utopie. À l’échelle de l'individu, l'art est une mémoire, une poésie, une utopie.
Le mouvement artistique est le même pour l'individu et pour sa culture. Cette équivalence montre que l'individu et sa culture sont portés par un seul et même mouvement, et dans deux dimensions synchronisées. C'est cette équivalence qui crée les vocations artistiques chez les individus, pour qui appartenir au monde est un enthousiasme inconscient.
C'est donc bien le mouvement qui m'importe ici, c'est le geste dont l’œuvre témoigne et qui m'est la véritable source d'empathie et de beauté, ce geste qui est l'image d'un mouvement qui cherche l'espace commun.
Mais l'objet est ici le piège où s'engouffre l'esprit non averti, faisant de l'artificiel le principe artistique palpable, visible, réconfortant,
justifiable et doncUtileUtile, arrêté, dans une humanité pensive qui s'organise dans le monde fongible qu'elle a créé.
Pauvre esprit, et pauvre contentement sans joie que de confondre l'agencement d'objet avec son propre agencement.
L'artificiel est une conséquence du geste qui crée l'objet utile, et qui sert plus une réalité de fiction qu'une utopie du réel.
L'objet est une mémoire physique.
Toute mémoire est aussi la présence résiduelle d'une réaction passée tournée vers l'avenir, la trace d'une utopie commencée et vivante. Les traces sont naturelles ou artificielles.
Ce sont les deux sens d'une même direction. L'un conserve la réalité idéale, l'autre projette l'avenir du possible.
Là où la sensibilité au temps diffère,
L'objet se scinde et
Propose l'œuvre ou l'artifice.
Ici je cherche à représenter le vivant par la discipline du théâtre, via son mouvement, la théâtralité.théâtralité comme geste habité.
Si le vivant est son juste mouvement qu'il me faut définir, il me reste à trouver leles référentielréférentiels nécessairenécessaires à sa justesse.
Je dois trouver le référentiel qui initie la théâtralité dans le référentiel où l'œuvre n'est pas un artifice, mais un mouvement.
Représenter le monde véritable ?
C'est représenter le monde dans l'idée qu'il peut être saisissable. C'est une immobilité. C'est contraindre une discipline artistique à user de ses techniques pour être dans la représentation d'une réalité. C'est trouver l'inspiration dans un œil posé sur les choses. C'est se contenter de l'intelligible, du pensable. C'est de l'artisanat de réalité. C'est produire l'objet fidèle aux attentes. C'est faire de l'art pour l'œuvre. C'est sortir l'être vivant de sa responsabilité dans l'art, c'est réparer la frustration d'êtres qui cherchent du sens à ce qu'ils sont.
Il ne peut pas s'agir, dans ma quête, de faire de l'art pour l'œuvre, et de ne servir seulement qu'une technique. Ma discipline serait comme une source de lumière bouclant sur elle-même, incapable d'interagir ni d'éclairer quoi que soit d'autre qu'elle-même ! L'art qui émanerait de moi serait une dégénérescence, vouée à n'exister que sous la forme d'une performance technique qui ne revendique rien d'autre que son existence, et cela parce qu'elle est déjà éteinte. C'est miser la trouvaille sur une praxis qui ne cherche que son perfectionnement.
La vérité est périssable. L'œuvre qui dévoile périt d'elle-même. Elle apporte elle-même l’expérience suffisante à sa disparition.
Si la vérité était une norme artistique,
Elle donnerait à l'œuvre un pouvoir pétrifiant,
L'art deviendrait une dimension tout à fait autonome et absolument dégénérescente, d'un monde d'artifice.
Le monde n'est pas le bon référentiel.
Se représenter dans le monde ?
Cela me laisse un sentiment de rétroaction. Être la source et finalement aussi l'adresse ? Je serais ici le commencement et l'aboutissement d'un point, une immobilité plus vaste encore qu'un geste seulement technique. Ce serait ici faire l'éloge de ma propre condition plus que de mon vivant. C'est travailler pour mon image propre, travailler pour représenter l'idée d'une humanité figée. C'est une tentation anthropocentrique primordiale, fruit d'un égocentrisme réflexe qui a été l'inspiration inconsciente d'un classicisme monarchique, grand patriarche d'une humanité en déclin. Il m'est impossible de représenter consciemment le vivant ainsi. C'est la nature même du mouvement arrêté d'un conservatisme qui cherche à gonfler une gloire par l'artifice.
Je ne suis pas le bon référentiel.
Représenter le monde par stratégie
C'est l'art dompté par le politique.
C'est la technique mise au service de la communication. Ce qui est communiqué est une information. C'est une utilité. Il en résulte la représentation d'un monde arrangeant, factice, aux utopies axées sur des mémoires conscientes et fabriquées, c'est à dire dystopiques, sans autre issue possible que la fatalité rassurante d'un monde qui, grâce à une idée du progrès, s'entretient dans l'orgueil.
L'humanité s'adapte à un monde qui, à une autre échelle, est activé par l'humanité. La seule poésie devenue possible est celle de la correction et de l'amélioration d'un système où le privilège du pouvoir écrase avec autorité. Aucune trouvaille ni révolution ne peuvent être tolérées. En perdant sa fonction utopique et mystique, l'art se défait de l'artistique au profit de l'artificiel. C'est ainsi que l'être perd lentement la conscience de son corps pour s'identifier plus aisément à des avatars, au mieux à son égo, qu'à ses propres organes et sens. C'est ainsi que l'artificiel finit par déconstruire le monde terrestre pour l'adapter à des nécessités morbides qui ne sont plus que l'image d'une somme d'intérêts portés par une élite et qui en font leurs privilèges.
Dans cette humanité les corps souffrent et sont en survie, mis en cloche sous une réalité dynamiquement entretenue. Sous les couleurs d'un monde satisfait et content, la joie et le bonheur sont des espaces rarement investis, souvent inaccessibles. La satisfaction et le contentement sont l'aboutissement fini et arrêté d'une attente. Ils ne sont pas des mouvements.
Mon humanité n'est pas le bon référentiel.
Représenter le monde pour l'utopie
C'est ici la fonction même de l'image et de la représentation. En venant participer, par sa seule présence, à la grande bibliothèque de l'imaginaire, la représentation participe ou participera fatalement à élaborer de nouvelles pensées, c'est son mouvement utopique intrinsèque. Cette proposition est trop naturelle pour être affublée de commentaires qui ne feraient que nuire à sa justesse.
Alors je comprends que tout ce qui m'échappe constitue le référentiel d'intrication
Qui doit initier mon mouvement.
Tout ce qui m'échappe est l'intervalle de ma pensée
Où s'est blotti en moi ce qui était vivant,
Dans l'espoir de jouer un jour
Les possibles auxquels je n'avais pas pensé,
Et dans la justesse
D'un contexte mouvant.
L'utopie poétique est le bon référentiel.
La nécessité de repérer et de se défendre de l'artificiel dans la formation de l'acteur.
L'artificiel supplante l'artistique quand la stratégie supplante la poésie.
L'artificiel est aujourd'hui plus grand qu'une simple description :
L'artificiel est une terre nouvelle.
C'est l'artificiel qui, dans l'anthropocentrisme moteur, est devenu l'ambiance du monde,
C'est lui qui matérialise aujourd'hui les fantasmes, passant outre les désirs.
L'artificiel est gage d'hygiène, de civisme, de maintien du monde.
Il est un rêve coloré qui émerge des déserts,
Il est cet écran de fumée qui permet aux masses humaines
D'habiter le pouvoir des fous et
Avec l'immense satisfaction feinte
De ne pas en être la proie.
L'artificiel, c'est le monde qui surjoue
Son déni face à sa tragédie.
L'artificiel est le jeu
Que l'on donne à nos enfants
Pour nous en décharger, nous déresponsabiliser
En tant qu'objet.
L'artificiel est cette promesse plastique qui nous parle,
Qui nous dit que l'humanité peut vaincre sa propre nature,
Et que l'individu peut être fabriqué.
L'artificiel est l'idéal d'un monde maîtrisé, qui ne bougera pas.
L'artificiel est le mouvement contraire de l'acteur où
Le surjeu n'est qu'un idéal publicitaire.
Il est pourtant tout à fait possible de créer des représentations qui ne sont pas artificielles.
Elles sont poétiques, chargées d'une utopie inspirée et libérée
Et qui nous rappellent toujours au vivant.
Être humain non artificiel, c'est l'étrange et nouvelle obsession
Qui doit habiter l'acteur contemporain pour donner du sens à sa pratique.
L'artificiel est devenu l'ambiance matricielle des corrections à apporter dans les cours de théâtre.
Distinguer l'artistique de l'artificiel devient une audace et une nécessité.
Qu'elle soit dans le jeu, l'émotion, l'imaginaire ou l'égo, la culture de l'artificiel initie avec une force insoupçonnée les phénomènes de désincarnation et de déresponsabilisation de l'être,
Déstructurant toutes les qualités initiales de l'acteur.