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L'artistique et l'artificiel

L'art est mouvant. L'œuvre est confondu dans l'art. 
Quand l'art se met au service de l'œuvre, elle ne peut être qu'un artifice. 

Si l'art est une représentation, il est un mouvement entre une source et une adresse, par
L'inspiration, puis l'expiration, dans le travail des affects et de leurs mouvements. 

Représenter le monde est une nécessité pour l'être humain, puisque c'est ainsi qu'il l'appréhende. 
Pour s'organiser, une société doit transposer sa réalité dans une fiction commune, dans une dimension culturelle. 

L'art est cette discipline qui crée les fondations d'une communauté dans la nature sociale de chacun de ses individus.
L'art crée des formes aux esprits, pour offrir à leur pensée un espace commun. 
À l'échelle culturelle, l'art est une mémoire, une poésie, une utopie. Le mouvement artistique est le même pour l'individu que pour sa culture. Cette équivalence montre que l'individu et sa culture sont porté par un seul et même mouvement, et dans deux dimensions synchronisées. C'est cette équivalence qui crée les vocations artistiques chez les individus, pour qui appartenir au monde est un enthousiasme inconscient. 

C'est donc bien le mouvement qui m'importe, c'est le geste dont l’œuvre témoigne qui est m'est la véritable source d'empathie et de beauté, et qui est l'image d'un mouvement qui cherche l'espace commun.

Mais l'objet est ici le piège où s'engouffre l'esprit non averti, faisant de l'artificiel le principe artistique palpable, visible, réconfortant,
justifiable et donc
Utile dans une humanité pensive qui s'organise dans le fongible. 
Pauvre esprit, et pauvre contentement sans joie. 

L'artificiel est une conséquence du geste qui crée l'objet utile, qui sert plus une réalité de fiction qu'une utopie du réel.

L'objet est une mémoire physique. 
Elle est aussi la présence résiduelle d'une réaction passée tournée vers l'avenir, la trace d'une utopie commencée, vivante. 
Ce sont les deux sens d'une même direction. L'un conserve la réalité idéale, l'autre projette l'avenir du possible. 
Là où la sensibilité au temps diffère,
L'objet se scinde et
Propose l'œuvre ou l'artifice. 

Ici je cherche à représenter le vivant par la discipline du théâtre via sa théâtralité.
Si le vivant est son juste mouvement qu'il me faut définir, il me reste à trouver le référentiel nécessaire à sa justesse. 

Représenter le monde véritable ?

C'est une immobilité. C'est sortir l'être vivant de sa responsabilité dans l'art. Il ne peut pas s'agir, dans ma quête, de faire de l'art pour l'œuvre, et de ne servir seulement qu'une technique. Ma discipline serait comme une source de lumière bouclant sur elle-même, incapable d'interagir ni d'éclairer quoi que soit d'autre qu'elle-même ! L'art qui émanerait de moi serait une dégénérescence, vouée à n'exister que sous la forme d'une performance qui ne revendique rien d'autre que son existence, et cela parce qu'elle est déjà éteinte. 
La vérité est périssable. L'œuvre qui dévoile périt d'elle même. Elle apporte elle-même l’expérience suffisante à sa disparition. 

Si la vérité était une norme artistique, 
Elle donnerait à l'artificiel un pouvoir pétrifiant, 
L'art deviendrait une dimension tout à fait autonome et absolument dégénérescente, jusqu'au trou noir, .

En soi, le vivant se caractérise par son mouvant et dans sa capacité à être un champ par l'abstraction et l'intrication, dans les forces invisibles des interactions. Il ne supporte aucun immobilisme et c'est cela qu'il me faut représenter, en deçà de la forme. 
La technique est l'accessoire plus que l'artifice, et il ne peut être ainsi qu'un propos accessoire dans un théâtre vivant. 

Se représenter dans le monde ?

Cela me laisse un sentiment de rétroaction. Être la source et finalement aussi l'adresse ? Je serais ici le commencement et l'aboutissement d'un point, une immobilité plus vaste encore qu'un geste seulement technique. Ce serait ici faire l'éloge de ma propre condition plus que de mon vivant. C'est travailler pour mon image propre, travailler pour représenter l'idée d'une humanité figée. C'est une tentation anthropocentrique primordiale, fruit d'un égocentrisme réflexe qui a été l'inspiration inconsciente d'un classicisme monarchique, grand patriarche d'une humanité en déclin. Il m'est impossible de représenter consciemment le vivant ainsi. C'est la nature même du mouvement arrêté d'un conservatisme qui cherche à gonfler une gloire par l'artifice. 

Représenter le monde par stratégie

C'est l'art dompté par le politique. 
C'est la technique mise au service de la communication. Ce qui est communiqué est une information. C'est une utilité. Il en résulte la représentation d'un monde arrangeant, factice, aux utopies axées sur des mémoires conscientes et fabriquées, c'est à dire dystopiques, sans autre issue possible que la fatalité rassurante d'un monde qui, grâce à une idée du progrès, s'entretiendra dans l’orgueil, 
Un monstre-monde dévorant
Camouflé dans l'ardance d'une étoile. 
L'humanité s'adapte au monde qui, à une autre échelle, est activé par l'humanité. La seule poésie devenue possible est celle de la correction et de l'amélioration d'un système ou le privilège du pouvoir écrase avec autorité. Aucune trouvaille ni révolution ne peuvent être tolérées. En perdant sa fonction utopique et mystique, l'art se défait de l'artistique au profit de l'artificiel. C'est ainsi que l'être perd lentement la conscience de son corps pour s'identifier plus aisément à des avatars, au mieux à son égo, qu'à ses propres organes et sens. C'est ainsi que l'artificiel finit par déconstruire le monde terrestre pour l'adapter à des nécessités morbides qui ne sont plus que l'image d'une somme d'intérêts portés par une élite qui en font leur privilèges. 
Dans cette humanité les corps souffrent et sont en survie, mis en cloche sous une réalité entretenu activement. Sous les couleurs d'un monde satisfait et content, la joie et le bonheur sont des espaces rarement investis, souvent inaccessibles.

Cela n'est pas une qu'une idée, c'est ici un constat, mon constat après une décennie de cours et d'ateliers de théâtre, traversée de nombreuses pédagogies expérimentales, et partagée avec une grande diversité d'êtres humains mis en mouvement. Et c'est cette réalité qu'il faut dépasser par des utopies d'une autre nature. 

Représenter le monde pour l'utopie

C'est ici la fonction même de l'image, de la forme et de l'idée. En venant participer, par sa seule présence, à la grande bibliothèque de l'imaginaire, la représentation participe ou participera fatalement à élaborer de nouvelles pensées, c'est son mouvement utopique intrinsèque. Cette proposition est trop naturelle pour être affublée de commentaires qui ne feraient que nuire à sa justesse.

Dans cette prise de conscience du mouvement intrinsèque de l'art, je découvre une supercherie :

La nécessité de repérer et de se défendre de l'artificiel dans la formation de l'acteur.

L'artificiel supplante l'artistique quand la stratégie supplante la poésie.
L'artificiel est aujourd'hui plus grand qu'une simple description :
L'artificiel est une terre nouvelle.
C'est l'artificiel qui, dans l'anthropocentrisme moteur, est devenu l'ambiance du monde,
C'est lui qui matérialise aujourd'hui les fantasmes, passant outre les désirs.
L'artificiel est gage d'hygiène, de civisme, de maintien du monde.
Il est un rêve coloré qui émerge des déserts,
Il est cet écran de fumée qui permet aux masses humaines
D'habiter le pouvoir des fous et
Avec l'immense satisfaction feinte
De ne pas en être la proie.

L'artificiel, c'est le monde qui surjoue
Son déni face à sa tragédie.

L'artificiel est le jeu
Que l'on donne à nos enfants.

L'artificiel est cette promesse plastique qui nous parle,
Qui nous dit que l'humanité peut vaincre sa propre nature,
Et que l'individu peut être fabriqué.
L'artificiel est l'idéal d'un monde maîtrisé, qui ne bougera pas.

L'artificiel est le mouvement contraire de l'acteur.
Le surjeu n'est qu'un idéal publicitaire.

Il est pourtant tout à fait possible de créer des représentations qui ne sont pas artificielles.
Elles sont poétiques, chargées d'une utopie libérée et qui nous ramène toujours au vivant.
Être humain non artificiel, c'est l'étrange et nouvelle obsession
Qui doit habiter l'acteur contemporain pour donner du sens à sa pratique.

L'artificiel est devenu l'ambiance matricielle des corrections à apporter dans les cours de théâtre. Qu'elle soit dans le jeu, l'émotion, l'imaginaire ou l'égo, la culture de l'artificielle initie avec une force insoupçonnée les phénomènes de désincarnation et de déresponsabilisation de l'être,
Déstructurant alors toutes les qualités initiales de l'acteur.