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L'affect, un concept moteur d'intrication pour le référentiel narcissique

L'affect est une capacité à accueillir une perception, plutôt que d'en faire une abstraction.
Plus l'affect est disponible et ouvert, plus l'interaction avec ce que je perçois se trouve adaptée et juste.
Être est un mouvement entre deux affects. Je me laisse affecter par ce qui m'est extérieur, mais également par ce qui m'est intérieur. La rencontre de ces deux affects crée un champ nécessaire au mouvement de mon être sur le modèle de l'infini et l'incommencé, de l'absurde et du paradoxe. Le processus du vivant est sans cesse dynamisé dans les oscillations qui
Tiennent
L'être
Au monde qu'il habite. 

L'esmai est l'affect d’extériorité dont le monde est l'acteur dans mon cor, le talan est l'affect d'intériorité dont le cor est l'acteur dans le monde. 
C'est le rythme de ma dramaturgie. 

Être au monde m'est cette cohabitation avec le monde et, pour lever tout ambiguïté, la cohabitation du monde avec mon cor. C'est une écologie nécessaire. 
Pour que le mouvement du monde tienne, pour qu'il soit possible, chacun de ses éléments doit se mouvoir dans la régie commune ou l'interaction nourrie la justesse. Rien ne se perd, rien ne se crée. Dans un monde mouvant, en perpétuelle transformation, je dois me transformer sans cesse pour adhérer à son mouvement. Je suis intriqué au monde, sans cesse, par son mouvement que je m'approprie pour en explorer chaque espace de joie, dans son même mouvement, et sur le modèle fractal d'une sinusoïde originelle. 
Celui qui échappe à l'humanité sans échapper au monde est poète, ou révolutionnaire. Mais échapper au monde est une initiative funeste, car c'est échapper à soi-même.   
Afin d’adhérer avec justesse à la transformation du monde, et afin de ne pas y échapper, je dois être en mesure de percevoir le monde. 
Afin de générer mes métamorphoses nécessaires et adaptées, je dois pouvoir considérer les natures changeantes de ma présence, de mon mouvement et de mon contexte. 

C'est là la fonction de l'affect.
L'affect est une transformation mouvante
Qui permet l'intrication au monde
De ma naïve et continue subjectivité 
Avec un monde mouvant 
Gorgé d'invisibles. 

L'affect est donc double.
Il ne peut y avoir d'affect naturel à sens unique.

La qualité de mes affects détermine mes singularités individuelles, culturelles. D'un point de vue anthropologique, sociologique, mon affect est lié à son environnement. 
Si je mobilise essentiellement l'affect de mon intériorité, j'ai une tendance franche au narcissisme qui me fait redouter le monde extérieur. 
À l'inverse, un affect porté exclusivement sur l’extériorité m'invite à des comportements où je me trouve plus facilement dans les regards hors de moi, j'y suis le mouvement arrêté d'une image de moi-même, qu'il me faudrait tenir sans quoi mon sentiment de disparaître serait intenable.
Pour l'acteur, ces deux extrêmes peuvent être considérés comme des perversions, puisque l'être dramatique plein de justesse ne peut être qu'un mouvement dans l'équilibre d'une sinusoïde. 

C'est la sinusoïde qui, en variant sans cesse, dans l'abscisse del jòi, permet de faire de l'anomalie une présence remarquable, origine d'un ajustement, par la transformation ou par la réaction. 

L'affect détermine un jeu de perception et de construction de l'information, en amont de toute représentation.
L'affect est ce qui va me donner toutes ses singularités, en ce que je capte, en ce que je fais en sorte d'ignorer, et en ce que mon désir, mon talan, me somme d'acter. 

L'affect est ce reliquat de ce que j'ai senti, après les nombreuses abstractions acquises de mes perceptions. C'est ma faculté à percevoir qui est adaptée par l'affect. 
J'apprends à ne plus regarder les couleurs, les formes des pierres sur mon chemin, pour pouvoir sentir ailleurs, peut-être un ensemble plus grand, une ambiance, une musicalité du monde. 
L'affect est une force d'accueil, il est un mouvement d'interaction essentiel et, comme tout mouvement, il m'est possible de le corriger et d'entraîner ses amplitudes. 

Me laisser affecter est une ouverture, une patience, une mobilisation, une méditation, une concentration, c'est un aveu de l'inconnu, une réhabilitation au présent, une confiance en l'absurde, aux mystères et au jòi.
L'affect est ce qui nous tient au monde et nous préserve de l'incarnation du vide. 

Il est cette disponibilité que l'acteur doit être en mesure d'investir à la source de chacune de ses intentions. Il est ce qu'il doit définir pour son personnage, en amont de tout autre regard, toute autre étude ou investissement par le jeu. L'affect est la base incontournable pour générer une interaction, il en est la direction. 
L'affect donne la direction des cors qui interagissent. 

Les déséquilibres affectifs sont de trois ordres : Aucun affect, l'affect de l’intériorité seule et l'affect de l’extériorité seule. 

Quand l'affect à l’extériorité est rendu minimaliste, par la contrainte ou la saturation, chaque réaction semble inadaptée, l'être est comme perdu dans une vie émotionnelle forte, irrationnelle, tenant difficilement ses échanges dans des tons surréalistes. Il ne peut que subir, souffrir son abstraction invisible et ses actions seront souvent inappropriées.
Quand l'affect à l’intériorité est rendu minimaliste, par la contrainte ou la saturation, l'interaction devient une action seule, pensée, dénonciatrice, volontaire et tyrannique, d'une férocité propre aux prédations sans empathie. 
Sur scène, l'urgence d'acter révèle des tendances, pas des psychologies...