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Scène 1

Musique intro – L’indien est assis sur un tabouret, il mange un radis en regardant le public. Il essaie de les intimider avec des grognements et des petits cris doucement menaçants.

Leïla entre. Elle semble impressionnée et habituée par la présence de l’Indien. L’Indien, lui, semble très bienveillant avec Leïla.

Leïla : Elle salut le public. Bonjour. Elle remarque l’Indien et d’un air désolé. Ha, oui… L’indien. Vous avez fait connaissance ? Lui c’est l’Indien. Personne ne sait comment il s’appelle, alors on l’appelle l’Indien. Je suis même pas sûr qu’il soit Indien, ni même amérindien d’ailleurs. Ça va ? Vous êtes bien installés ? Vous êtes venus au théâtre ça c’est chouette. C’est chouette le théâtre. On a tendance à oublier que le théâtre c’est chouette mais le théâtre c’est chouette. Aujourd’hui en plus on vous a préparé une pièce de dingue. C’est l’histoire d’une fille qui délire un peu avec des amis imaginaires. Elle est à fond, tout le temps. Vous allez voir. Un jour elle tombe amoureuse d’un type pas très recommandable alors qu’elle était plutôt en amour avec un autre. Et là...

Pendant qu’elle parle L’indien continue ses cris et ses grognements agaçant particulièrement Leila.

Je ne vais pas vous raconter toute l’histoire parce qu’on va vous la jouer. Ça n’aurait pas de sens non, aucun sens même. Sinon ça sert à quoi ? Et oui. À l’Indien, avec trop de précautions : Pardon, excusez-moi monsieur on va commencer à jouer, ça serait bien si vous pouviez vous mettre dans un coin, là, par exemple, et puis pas faire de bruit. D’accord ? Ça ne vous dérange pas trop ? Les gens… Le public est venu pour nous voir. Il ne faudrait pas le décevoir n’est-ce pas ? Au public : Donc je disais… Vous allez voir c’est une histoire vraiment chouette à la fin tout le monde pleure parce que le monde est trop cruel, et que c’est à cause du monde que l’amour est impossible. Mais je vais pas vous raconter la fin, parce que sinon…

Elle se rend compte de son erreur, l’Indien aussi et il se met à rire fort, ce qui fait entrer Simon et Samuel, les deux autres comédiens qui étaient encore en train de se maquiller.

Samuel : Pourquoi il rit ?

Leïla : Qui ça ?

Samuel : Il nous faut du calme, de la concentration. La pièce va bientôt commencer. Il ne faut pas le faire rire. Pourquoi il rit ?

Simon : C’est pas vrai tu as recommencé ?

Samuel : Tu leur as raconté la fin ?

Leïla : Non.

Samuel : Alors pourquoi il rigole celui-là ? Quand il rigole comme ça c’est que tu as fait une gaffe, Et le genre de gaffe que tu fais c’est de raconter la fin.

Simon : Ce genre de gaffe ?

Leïla : Non.

Simon : Leïla, regarde-moi et dis-moi la vérité.

Leïla en le regardant : Non.

Samuel : Leïla…

Leïla : Un tout petit peu peut-être ?

L’Indien : Elle leur a tout raconté.

Simon : J’en étais sûr ! Pas vrai ? Je te l’avais dit il faut pas la laisser toute seule en impro avec le public. Mince ! Leïla ! On te l’a dit pourtant, on raconte pas la fin dès le début ! Ça n’a pas de sens !

Leïla : Oui mais, c’est vous aussi, vous êtes là, tout à fait en retard, et vous me demander de retenir un peu le public avant que ça commence. Alors moi j’ai pas de texte là, je dis ce qui me passe par la tête sinon je dis quoi d’autre ? Et vous êtes drôle vous, mais c’est de votre faute aussi si vous êtes en retard…

Samuel : Attendez, je ne rêve pas là, il a parlé. L’Indien, il a parlé ! S’il a parlé, ça signifie qu’il parle !

L’Indien se rend compte qu’il a parlé, il n’en revient pas lui-même.

Simon : Tu sais combien de temps ça prend d’écrire une pièce ? Tu crois que j’ai fait ça pour que tu balances la fin comme ça, sans aucun complexe, sans te soucier des conséquences ? Comment ça il parle ?

Samuel : Il a parlé il a dit : « Elle leur a tout raconté ». Il l’a dit j’en suis sûr.

Simon : C’est pas toi qui l’a dit ?

Samuel : Bien sûr que non c’est pas moi qui l’ai dit puisque c’est lui qui l’a dit je te dis.

Leïla : C’est impossible.

Simon : C’est impossible ?

Leïla : C’est possible ?

Samuel : Non, c’est pas possible.

Simon : Tu viens de dire qu’il a parlé si tu as dit cela c’est probablement qu’il a parlé ou alors tu n’aurais pas eu besoin de... Au public : Alors pardon, je me retrouve profondément désolé. On a deux trois trucs à régler et après on commence c’est promis. À Samuel : Tu viens de dire qu’il a parlé et puis juste après tu dis aussi que c’est impossible, qu’est que tout cela signifie ?

Samuel : Et bien oui, je sais, ça ne veut rien dire.

Leïla : Peut-être qu’on peut lui demander directement ?

Simon : Ça sert à rien il ne parle pas.

Leïla : Ha, oui, c’est vrai.

Samuel : Il ne parle pas mais, il a parlé. C’est aussi simple que cela.

Simon : Ça m’a l’air tout à fait recevable, tout à fait logique et rassurant : Il ne parle pas mais, il a parlé. On peut s’arrêter là.

Samuel : On arrête là du coup, on peut aller jouer la pièce.

Simon : Oui, allons jouer la pièce.

Leïla : Mais s’il a parlé, c’est bien qu’il parle ?

Simon : Non, Impossible. Impossible ! C’est impossible parce que je n’ai écrit une pièce que pour trois comédiens.

L’Indien : Alors oui je parle, mais je n’ai rien à dire.

Simon : Vous voyez je vous l’avais dit… Ho putain...

La terreur s’installe sur le plateau, chacun marche hagard, L’Indien y compris, cherchant plus ou moins une sortie en se disant comme pour se convaincre : « Il parle ». Tous sortent excepté l'Indien qui se rassoit sur sa chaise. Il répète sans cesse comme pour réaliser "Je parle".

Après ce moment de déambulation sidérée, Simon revient et tente de rassurer le public sur la situation maîtrisée. Il cherche un bâton pour sonner les trois coups, il ne trouve que le radis de l'Indien. Il lui subtilise, le frappe trois fois par terre, lui rend, part dans les coulisses et Amène Leïla sur scène en la poussant un peu. Elle n'est pas aussi convaincu que Simon de la situation propice à jouer leur pièce. Il la laisse seule et désemparée sur la scène et demande au régisseur de baisser la lumière et de lancer la musique d'introduction (musique symphonique prestigieuse), puis il sort.