Le théâtre, discipline artistique dans le mouvant L'art est inséquençable. Il ne peut pas être qu'une intuition. Il ne peut pas être qu'un objet. Il ne peut pas être une utopie sans racine et sans mémoire. Il est un mouvement qui a perçu, qui transpose, qui promet, qui transforme. Représenter est un mouvement qui se fait de l'être vers l'être, en traversant la matérialité (visible ou invisible) par le faire. La peinture représente. La musique représente. La danse représente. La littérature représente. La sculpture représente. La cuisine représente. Le rituel représente.  Ces disciplines sont parmi celles qui trahissent le visage de la société qui les produit.  Quand une discipline crée des représentations, elle acquiert un caractère artistique. Il existe beaucoup d'autres disciplines qui peuvent et méritent d'être élevées au rang d'art lorsqu'elles s'appliquent à élever la conscience dans l'éclairage d'un monde nouveau.  L'art se trouve dès qu'un poète et un artiste auront fusionné en une personne ou un collectif, pour accoucher d'une forme ou une idée, nouvelle, qui participera à agencer leur société en transformation.  La peinture propose un mouvement de regard. Le dessin propose de concevoir les formes parfois jusqu'à l'écriture. La musique enrichit la vie émotionnelle et rallie les communautés dans l'exploration de leurs émotions ; dans le timbre et la texture la musique peut être l'image d'une matière ou d'un environnement. La littérature est une discipline qui synchronise et forge les pensées sur des idées et des logiques communes. La science peut aisément être considérée comme une discipline artistique, la formulation d'hypothèses étant facilement assimilable à une inspiration poétique. Toutes ces disciplines invitent mon être à me laisser affecter par mes sens. Si de surcroît elles m'émancipent dans ma part sociale, elles sont en mesure de devenir une discipline artistique, un outil indispensable à ma société et à mon humanité.  Je suis un être social, et c'est une caractéristique essentielle de ma nature humaine. C'est ma culture qui me permet de participer au monde humain, et en cohérence avec lui. L'art est cette école qui me permet d'être au plus près de mon humanité. L'art indique le mouvement de ma culture. Lorsque je participe à la vie d'une société, j'intègre sa culture et j'absorbe les œuvres qui en émanent. Je ne suis confondu dans une culture que lorsque toutes ses propriétés me prêtent mon propre mouvement. Échapper à ma culture environnante me défait de la société qui en est la source.  Il n'y a pas de culture fondée exclusivement sur la musique ou sur le dessin, sur l'architecture ou la cuisine. Toutes les disciplines artistiques ne peuvent exister que dans leur somme intriquée. La culture est cette intrication des disciplines qui transmettent chacune, à leur façon, le mouvement profond d'une société. Toutes ces disciplines évoquent le même mouvement dans des formes variées. Elles sont synchronisées depuis leur source.   La multiplicité des disciplines artistiques n'est pas une source de fracturation culturelle. Elles sont le fruit de la multitude de sensibilités qui vivent une expérience commune.  Que représente le théâtre, dans sa stricte singularité ?  Qu'est-ce que le théâtre acte le plus justement et qui n'est ailleurs que trace invisible ? Cette question est essentielle pour traiter du théâtre et de la formation de l'acteur, car une juste réponse à cette question permet d'orienter le travail de l'acteur. Qu'est ce qui différencie le théâtre de la littérature, de la peinture, des autres arts du spectacle vivant ? Pour trouver un premier semblant de réponse, je reprends ma fonction de l'abstraction et je creuse jusqu'à la disparition du théâtre : Cette réponse ne peut être la fiction, tout ce qui est intelligible à l'être humain est nécessairement porté dans l'interprétation de l'imaginaire, la fiction est comme une nature pour la pensée. Je fais maintenant abstraction de la fiction dans mon équation et je continue. Cela ne peut être la narration non plus, la littérature est beaucoup plus riche dans ce domaine. J'épluche mon idée de la narration. Le mouvement, si précieux à mes yeux n'est pas la singularité du théâtre, il est aussi moteur pour la musique et la danse. J'enlève le mouvement, et avec j'enlève le concept de présent mouvant, partagé également avec les activités spirituelles.  N'importe quel artiste, qu'il soit dans la forge ou dans l'invisible, acte, à un moment donné, sa présence et C'est ainsi qu'il est en mesure de représenter.  Le peintre acte sa couleur et son trait.  La présence d'un acteur n'est pas une singularité du théâtre. La subjectivité et la présence actée ne sont pas des singularités théâtrales.  Aussi, si je fais abstraction de l'acteur je perds le théâtre et la théâtralité. Il doit y avoir dans l'acteur la réponse à ma question. J'épluche l'acteur. J'enlève le personnage, je ne fais qu'enlever une image, un masque, qui est un rouage de la narration. Le corps reste et suffit à la théâtralité.  Je ne peux enlever l'être, on ne fait pas de théâtre avec des robots, auquel cas la théâtralité disparaîtrait.  Il me faut un corps vivant. Je cherche dans l'espace mouvant. Le corps est un vecteur de son mouvement invisible qu'une machine n'a pas. Ce n'est pas l'objet qui nous concerne, mais bien le mouvement au-deçà du corps.  La danse fait cela aussi très bien, peut-être même mieux que le théâtre, de façon plus isolée du moins.  Sa pensée ? La question est déjà réglée par l’œuvre littéraire. Il ne s'agit que de mouvement. Mais il faut distinguer le mouvement théâtral du mouvement musical et de la danse. Est-ce que ce mouvement est lié à ses états ? Assurément, comme pour toutes les autres disciplines artistiques qui sollicitent le lyrisme, les patterns et les autres mouvements ineffables. Ce n'est toujours pas la singularité recherchée. Je dois changer de référentiel et regarder autrement. Il n'y a rien dans l'acteur seul qui soit le propre de la théâtralité, et pourtant sans l'acteur il ne peut y avoir de théâtre. C'est là un paradoxe entre le mouvement et son objet.  La solution est donc sous forme d'un champ. Un champ que définirait l'acteur par son mouvement propre, et qui cherche un autre champ.  Le théâtre est une discipline qui définit la théâtralité. La théâtralité est le mouvement au théâtre qui permet aux acteurs d'interagir avec leurs intériorités invisibles, leurs intériorités vivantes et mouvantes.  L'interaction est la précision artistique du théâtre.  Le théâtre est une discipline humaine. L'acteur, le dramaturge et tous les autres artistes au théâtre ont comme responsabilité première de représenter les interactions humaines, par les champs invisibles de leurs intériorités. Voici donc de quoi traite ce livre.  Le théâtre est le lieu où se représentent les interactions humaines, qui ne trouvent leurs formes intelligibles que par la couleur de leur mouvement.  Percevoir, se laisser affecter, regarder, vivre les empathies, définir les relations sociales et les mécanismes hiérarchiques, habiter une ambiance, réagir, s'adapter par transformation, s'isoler dans une boucle tragique, s'intriquer au monde... voici donc un aperçu des enjeux essentiel du théâtre, d'un théâtre mouvant, un théâtre qui cherche à représenter le vivant. Cette idée est aussi dense et insaisissable que la profondeur du cosmos. Elle est donc un axe de travail merveilleux pour l'acteur, le dramaturge, le metteur en scène, le régisseur, et chaque être humain soucieux de recouvrir une nature fondée sur une riche relation au monde. Il faut préciser l'interaction et en faire un art. Le théâtre est l'art Des interactions. La théâtralité est l'interaction Mise en représentation.