Gérer les pannes
Quand l'acteur recouvre ses esprits, qu'il constate la dimension représentative de sa présence, qu'il constate qu'il existe dans une dimension qui lui échappe,
La peur
S'installe et,
Dans l'inopportunité de s'y pencher, il
Boucle cette peur obscure dans la sidération et lo cossir.
La sidération, c'est l'utopie du trac devenu vrai. La fatalité de l'acteur est plus grande que son personnage.
C'est la panne.
L'acteur recouvre sa pensée propre, il tente par lo cossir d'évaluer l'impensable.
Quand l'imprévu réveille l'égo de l'acteur, qui enfle alors jusqu'à prendre toute la lumière du théâtre, déchargeant le personnage de sa présence, que la fiction s'éteint pour s'ancrer dans le théâtre intérieur d'un individu pris par surprise,
C'est la panne.
Le masque est tombé, l'acteur perd la face.
Il n'y a plus sur scène qu'un cor, bouillonnant sous sa cloche,
Et qui révèle la puissance de la discipline
Plus que la puissance du moment.
C'est la panne.
Le théâtre tombe en panne avec moi.
Parce que j'ai succombé à un jeu plus grand que moi.
Cette panne existe. Elle est la métaphore d'un vertige social d'un être qui voit la mascarade lui échapper, la métaphore d'un être trop libre qui n'appartient plus qu'à un réel apparu.
C'est une panne qui ne dépend plus d'un jeu, qui ne dépend plus du théâtre, qui ne dépend plus de rien. C'est une panne libre portée par un acteur perdu.
C'est un bide.
Et c'est drôle.
C'est drôle parce qu'à ce moment j'ai oublié que je n'étais pas le public. Je me suis narcissiquement mis au centre de l'évènement par une peur que je ne pouvais pas éviter.
À ce moment, j'ai toutes les caractéristiques du spectateur, mais je ne suis pas spectateur.
Et le public trouve ses propres résolutions narratives à toutes mes absurdités. C'est son plaisir et sa force, qui ne connaissent pas de limite.
Si mon jeu performe maladroitement, comme malgré moi, ou sans maîtrise,
Si la scène improvisée plane au-dessus des surréalismes les plus dissonants,
Si l'acteur, le dramaturge ou l'environnement déraille,
Le public, s'il n'est pas le critique littéraire attaché à l'insensible,
Trouvera une solution en toute autonomie.
Cette confiance en ce regard joueur du public,
C'est ce qui rend mon bide poétique, narratif,
Dans la beauté de l'imprévisible qui l'aura touché
Au plus profond de sa reconnaissance.
C'est ainsi qu'il ne me reste plus que le choix d'assumer cet égarement, et l'acter.
Assumer cette part qui m'échappe et qui me définit par son contour plus que par sa substance,
C'est ce qui fait la magie d'un comédien, l'essence d'un clown, l'admiration des pairs,
Et qui donne à la dramaturgie
Son autorité dans l'imprévisible.
Assumer la panne, c'est être dans la bonne relativisation de mon ego, de mon image. L'acteur est vivant seulement, et c'est là ma seule responsabilité. Tout ce qui m'échappe, si je ne me préoccupe pas de le commenter, viendra nourrir ma représentation dans l'obsession du public à donner du sens à l'absurde.
Je peux, en toute confiance, miser là-dessus,
Déjà parce que ce qui a initié cet inconfort, et qui n'était pas prévu, n'est pas le fruit d'un hasard,
Et que cela a un lien avec le mouvement général du jeu.
Le public trouvera du sens à cette trace qui ne me concerne plus.
Assumer toutes les émotions, même les plus inconfortables, c'est le travail indépendant del jòi.
Cette liberté, c'est celle du poète à se défaire des règles pour trouver sa propre mezura.
Assumer un bide, c'est accueillir ma peur inavouable à me confronter à cette chose plus grande que moi, que je cherche sans pouvoir la nommer, et qui est l'insignifiance de mon propre masque face à celui qu'on m'attribue.
Dans cette perte totale de contrôle, il ne me reste plus que la liberté par lo jòi et la confiance.
L'engouement à vivre,
C'est sentir ce jòi sourd,
Enfin nu.