# Dans une tête (théâtre)

Dans une tête est une pièce de clown/théâtre écrite par Léopold Sauve et jouée durant l'année 2025 par l'atelier théâtre du CE CERT Onera à Toulouse.

C'est un théâtre volontairement hybride mélangeant le clown et le théâtre. Ainsi, "Dans une tête" est une pièce au jeu exigeant et d'une écriture au lyrisme impactant. Elle s'adresse quasi directement aux inconscients du public offrant une expérience théâtrale aussi singulière que prenante.

# introduction et consignes de jeu

"Dans une tête" est une pièce de théâtre polymorphe. Le titre peut être changé, l'improvisation est bienvenue et même probablement souhaitée. Les premières représentations ont ainsi été annoncées sous le titre "Les désarmés".

Lors des représentations dans la région toulousaine, une fausse communication a été mise en place, annonçant la pièce du personnage de Simon plutôt que le vrai prétexte des comédiens. Simon y annonçait avec beaucoup d'enthousiasme sa belle et précieuse pièce de théâtre contemporain qu'il avait écrit et avec, en sous entendu, un grand besoin d'être admiré.   
L’expérience a été faite d’accueillir parfois un public dupé qui, n'ayant pas perçu l'assurance et l’orgueil surjoués des annonces de Samuel, fut bien déçu de constater un théâtre déconstruit en lieu et place d'une œuvre littéraire majeure annoncée. Cette situation me fit autant rire qu'elle me fit plaisir, j'accueillais un public nouveau, bourgeois, pour une vraie théâtralité, burlesque, populaire et qui leur soulevait alors des questions inhabituelles. Néanmoins, face à l'incapacité notable de ce public à s'adapter à des formes qui lui sont étrangères, j'ai préféré changer mes annonces pour laisser moins de doute sur la forme de la pièce.

Une technique avertie de la pratique du clown est vivement souhaitée pour réaliser cette pièce. En effet il faudra au comédien construire une complicité empathique solide avec le public, sans quoi la pièce perd toute sa magie. Les comédiens devenus clowns ont des enjeux forts à être sur scène, ils sont très enthousiastes à l'idée de vivre un moment fusionnel avec leur public et doivent par la technique forcer des empathies pleines d'intensités et de justesses.

Ce texte a pour volonté de proposer un moment de théâtralité radicale, au point qu'il en est devenu le thème.

##### **<span style="text-decoration:underline;">Personnages : </span>**

- **Simon**
- **Samuel**
- **Leïla (Jeanne)**
- **L’indien**

# Scène 1

**La musique d'introduction est une musique symphonique prestigieuse. Elle commence dès l'installation des premières personnes dans le public et s'arrêtera dès que Leïla le demandera au régisseur. L’Indien est, depuis toujours, assis sur une chaise au milieu de la scène. Il mange un radis (carotte, gingembre, radis noir, ail, oignon, au choix). Il regarde le public patiemment, croquant son radis et produit de nombreux sons d'animaux plus ou moins discrètement.**

**Leïla entre, elle est soucieuse et habituée à la présence de l’Indien, elle l'ignore autant qu'elle peut. L’Indien est assez indifférent à la présence de Leïla.**

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla (au public) :</span> <span style="white-space:pre-wrap;">Bonjour. *(Bruit de l'Indien)*</span>**.** <span style="white-space:pre-wrap;">Ha, oui… L’Indien. </span>**Vous**<span style="white-space:pre-wrap;"> avez fait connaissance ? Lui c’est l’Indien. Personne ne sait comment il s’appelle, alors on l’appelle l’Indien. Je suis même pas sûr qu’il soit Indien, ni même amérindien d’ailleurs.   
Ça va ? Vous êtes bien installés ? Vous êtes venus au théâtre ça c’est chouette. C’est chouette le théâtre. On a tendance à oublier que le théâtre c’est chouette mais le théâtre c’est chouette.   
Aujourd’hui en plus on vous a préparé une pièce de dingue. C’est l’histoire d’une fille qui délire un peu avec des amis imaginaires. Elle est à fond, tout le temps. Vous allez voir. Un jour elle tombe amoureuse d’un type pas très recommandable alors qu’elle était plutôt en amour avec un autre. Et là...</span>

**Pendant qu’elle parle L’Indien continue ses cris et ses grognements gênant sensiblement le discours maladroit de Leïla.**

<span style="white-space:pre-wrap;">Je ne vais pas vous raconter toute l’histoire parce qu’on va vous la jouer. Ça n’aurait pas de sens non, aucun sens même. Sinon ça sert à quoi ? Et oui ça sert à rien. </span>**À l’Indien, avec beaucoup de précautions, qui faisait trop de bruit derrière elle :** <span style="white-space:pre-wrap;">Pardon, excusez-moi Monsieur, on va commencer à jouer, ça serait bien si vous pouviez vous mettre dans un coin, là, par exemple, et puis pas faire de bruit. D’accord ? Ça ne vous dérange pas trop ? Les gens… Le public est venu pour nous voir. Il ne faudrait pas le décevoir n’est-ce pas ? </span>**Au public :**<span style="white-space:pre-wrap;"> Donc je disais… Vous allez voir c’est une histoire vraiment chouette à la fin tout le monde pleure parce que le monde est trop cruel, et que c’est à cause du monde que l’amour est impossible. Mais je vais pas vous raconter la fin, parce que sinon…</span>

**Elle se rend compte de son erreur, l’Indien s'en rend compte aussi et il se met à rire, à rire fort, très fort, ce qui fait paniquer Leïla et également fait entrer Simon et Samuel, les deux autres comédiens qui étaient encore en train de se préparer.**

Samuel : Pourquoi il rit ?

Leïla : Qui ça ?

Samuel : Il nous faut du calme, de la concentration. La pièce va bientôt commencer. Il ne faut pas le faire rire. Pourquoi il rit ?

Simon : C’est pas vrai tu as recommencé ?

Samuel : Tu leur as raconté la fin ?

Leïla : Non.

Samuel : Alors pourquoi il rigole celui-là ? Quand il rigole comme ça c’est que tu as fait une gaffe, Et le genre de gaffe que tu fais c’est de raconter la fin.

Simon : Ce genre de gaffe ?

Leïla : Non.

Simon : Leïla, regarde-moi et dis-moi la vérité.

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla </span>**en le regardant** : Non.

Samuel : Leïla…

Leïla : Un tout petit peu peut-être ?

L’Indien : Elle leur a tout raconté.

Simon : J’en étais sûr ! Pas vrai ? Je te l’avais dit il faut pas la laisser toute seule en impro avec le public. Mince ! Leïla ! On te l’a dit pourtant, on raconte pas la fin dès le début ! Ça n’a pas de sens !

Leïla : Oui mais, c’est vous aussi, vous êtes là, tout à fait en retard, et vous me demander de retenir un peu le public avant que ça commence. Alors moi j’ai pas de texte là, je dis ce qui me passe par la tête sinon je dis quoi d’autre ? Et vous êtes drôle vous, mais c’est de votre faute aussi si vous êtes en retard…

Samuel : Attendez, je ne rêve pas là, il a parlé. L’Indien, il a parlé ! S’il a parlé, ça signifie qu’il parle !

**L’Indien se rend compte qu’il a parlé, il n’en revient pas lui-même.**

Simon : Tu sais combien de temps ça prend d’écrire une pièce ? Tu crois que j’ai fait ça pour que tu balances la fin comme ça, sans aucun complexe, sans te soucier des conséquences ? Comment ça il parle ?

Samuel : Il a parlé il a dit : « Elle leur a tout raconté ». Il l’a dit j’en suis sûr.

Simon : C’est pas toi qui l’a dit ?

Samuel : Bien sûr que non c’est pas moi qui l’ai dit puisque c’est lui qui l’a dit je te dis.

Leïla : C’est impossible.

Simon : C’est impossible ?

Leïla : C’est possible ?

Samuel : Non, c’est pas possible.

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon : Tu viens de dire qu’il a parlé si tu as dit cela c’est probablement qu’il a parlé ou alors tu n’aurais pas eu besoin de... </span>**Au public :** <span style="white-space:pre-wrap;">Alors pardon, je me retrouve profondément désolé. On a deux trois trucs à régler et après on commence c’est promis. </span>**À Samuel :** Tu viens de dire qu’il a parlé et puis juste après tu dis aussi que c’est impossible, qu’est que tout cela signifie ?

Samuel : Et bien oui, je sais, ça ne veut rien dire.

Leïla : Peut-être qu’on peut lui demander directement ?

Simon : Ça sert à rien il ne parle pas.

Leïla : Ha, oui, c’est vrai.

Samuel : Il ne parle pas mais, il a parlé. C’est aussi simple que cela.

Simon : Ça m’a l’air tout à fait recevable, tout à fait logique et rassurant : Il ne parle pas mais, il a parlé. On peut s’arrêter là.

Samuel : Oui on arrête là du coup, on peut aller jouer la pièce.

Simon : Allons jouer la pièce.

Leïla : Mais s’il a parlé, c’est bien qu’il parle ?

Simon : Non, Impossible. Impossible ! C’est impossible parce que je n’ai écrit une pièce que pour trois comédiens.

L’Indien : Alors oui je parle, mais je n’ai rien à dire.

Simon : Vous voyez je vous l’avais dit… Ho putain...

**La terreur s’installe sur le plateau, chacun marche hagard sur tout l'espace de la scène, L’Indien y compris, tentant de rejoindre une sortie opportuniste et en répétant pour mieux réaliser : « Il parle ». Tous arrivent à sortir excepté l'Indien qui s'est rassi sur sa chaise. Lui aussi répète sans cesse comme pour réaliser "Je parle".**

**Après ce moment de sidération collective, le régisseur remet la musique puis fait des allers-retours avec les coulisses, exprimant un agacement certain et proférant des menaces. Puis* *Simon revient et tente de rassurer le public sur une situation "maîtrisée". Il cherche un bâton pour sonner les trois coups, il ne trouve que le radis de l'Indien. Il lui subtilise, le frappe trois fois par terre, lui rend, part dans les coulisses. Il amène Leïla sur scène en la poussant un peu. Elle n'est pas aussi convaincue que Simon que la situation est propice à jouer leur pièce. Il la laisse seule et désemparée sur la scène et demande au régisseur de baisser la lumière et de lancer la musique d'introduction (musique symphonique prestigieuse), puis il sort.**

# Scène 2

**Leïla est comme seule en scène, l’Indien est derrière elle, sidéré.**

Leïla : Quand j’étais enfant, j’avais une poupée. Rien d’extraordinaire. Elle s’appelait Jeanne. Moi je n’ai jamais voulu m’appeler Jeanne. Je m’appelle Leïla. Alors j’ai appelé ma poupée Jeanne. Et moi j’étais Leïla. Jeanne, enfin Leïla, enfin Jeanne, enfin ma poupée quoi, elle était tout mieux que moi. Alors j’ai décidé de ne pas m’en rendre compte. J’y ai pris goût, à ne plus me rendre compte. Et donc je ne me rendais plus compte. Un jour est arrivé où je n’ai plus pu me rendre compte de rien. J’ai arrêté, comme ça, net, pouf, « Je me rends pas compte ». Alors c’était un peu dur dans cet élan de me rendre compte que je tirais un peu trop fort sur la tête. J’avais la tête de Jeanne dans la main. C’était une belle tête blonde avec de grands yeux bleus et plein de maquillage… En la regardant de plus près je me suis rendu compte, hé bien je me suis rendu compte que sa tête était creuse. Je ne me suis même pas rendu compte que je m'étais rendu compte. J'ai regardé cette tête vide et alors je me suis dit « il suffit de la remplir cette tête ». Et je l’ai fourrée avec plein d’autres morceaux. C’était des morceaux de playmobiles. Tout les playmobiles cassés récupérés de la caisse de mon cousin. J’avais donc la tête de Jeanne remplie d’autres têtes, et de jambes, et de mains, et de chapeaux, et de plein d’autres morceaux de gens. Maintenant j’ai grandi. Je suis une femme et je me dis que maintenant c’est tout pareil. Que je suis comme était ma poupée Jeanne. Que j’ai plein de morceaux des gens dans la tête. Un peu comme le ciel.

L’Indien : Je parle.

**Leïla tente de garder sa concentration.**

Leïla : Alors, oui, comme le ciel c’est étrange de dire comme le ciel mais, le ciel est ainsi…

L’Indien : Je parle !

Leïla : Le ciel est transparent. Il est invisible et on le voit. Il est au-dessus de notre tête et on baigne dedans. On pense qu’il est en dehors alors que nous sommes en plein dedans. C’est étrange le ciel. C’est un peu comme le monde ou comme les playmobiles dans ma tête. C’est pareil.

L’Indien : Je parle !

Leïla : Simon !

Simon **entre, terrifié par l’idée de devoir improviser dans la pièce** <span style="white-space:pre-wrap;">: Oui Leïla ? </span><span style="white-space:pre-wrap;">C’est pas le texte ça, il faut suivre le texte, je ne dois rentrer que pour la prochaine scène qu’est-ce que tu me fais là ? </span>**Il sourit bêtement au public.**

Leïla : Il a recommencé. Il recommence à parler. Je n’arrive pas à me concentrer et je n’arrive pas à jouer ton texte. Je ne peux pas jouer avec un Indien qui parle à côté de moi. Est-ce que je dois te rappeler qu’il n’est pas du tout dans l’histoire ?

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon : Écoute-moi bien Leïla. Nous jouerons cette pièce quoi qu’il en coûte, parce que c’est notre projet. Le public est venu voir cette pièce littéraire majeure, qui marquera l’histoire et la culture comme le font les mythes. C’est une pièce ambitieuse, portée de main de maître, par un poète d’excellence, qui comprend les têtes mentales de la politique et des émotions de l’amour et de la tragédie. C’est une question de vie ou de mort Leïla, la mienne. Il faut jouer cette pièce Leïla. Donc tu joues ce texte, tu t’appliques, tu ne fais pas attention à… ça, et vous non plus d’ailleurs et puis c’est tout. </span>**Au public:**<span style="white-space:pre-wrap;"> L’abstraction est une loi fondamentale de l’univers. Les trous noirs ne sont-ils pas aussi importants que les étoiles ? Bien sûr que si ! Celui qui ne sait pas faire abstraction n’est pas quelqu’un d’intelligent. Vous voyez cet Indien là-bas ? Hé bien pouf ! Vous ne le voyez plus. Il n’est plus là. Et voilà, vous êtes maintenant un public respectable, Bravo. Pareil pour toi Leïla… Pouf ! </span>**Il va pour sortir.**

Leïla : Je voudrai bien mais…

Simon : 49.3 ! Tu joues ! L’art, c’est pas de la démocratie ! Tu joues, tu brilles, soleil ! **Il sort en répétant "soleil" comme pour jeter un sort à Leïla.** Samuel, ça va être à toi !

L’Indien : Leïla ?

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla</span> : Oui ?

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien : Tu es heureuse Leïla ?</span><span style="white-space:pre-wrap;"> Est-ce que tu es heureuse Leïla ? Je me demandais si vous étiez heureux. Est-ce que Simon est heureux ? Et Samuel il est heureux ? Il est heureux Samuel ? Et toi Leïla ?</span>

Leïla : Mais pourquoi tu me demandes ça maintenant alors que tu es en train de tout saboter, de tout gâcher notre travail ! Naturellement je suis heureuse, quoi d’autre ? Je serais plus heureuse encore si tu nous laissais travailler.

L’Indien : C’est ton travail le théâtre ? Laisse-moi t’aider *(il ferme les yeux et se balance faiblement)*.

Leïla : Qu’est-ce que tu fais ? Tu fais quoi ?

L’Indien : Je veux t’aider. Alors je me concentre et… j’imagine.

Leïla : Tu imagines ? Et tu vas imaginer combien de temps ?

L’Indien : Oui, ça prend du temps. Mais si tu veux que je t’aide, il faut que j’imagine d’abord.

**Leïla sort en claquant une porte.   
Après un moment d’imagination où l’Indien laisse échapper quantité de bruits, de sons au milieu d’une liste de mot :**

L’Indien : Ciel, figuier, vent, émeraude, braise, hibou, regard, cri, cri chaud, piste, ombre, nuit, souffle, enfant, enfants, enfants...

Samuel **entre jouant sa partition, il arbore fièrement un gant rouge (qu’il mettra en évidence dès qu’il le pourra)** : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée !». Elle est où ? Où est Leïla ?

L’Indien *(ouvre les yeux)* : Samuel ? Leïla ? Elle était là à l’instant, je croyais qu’elle était avec moi.

Samuel : Donc tu parles ?

L’Indien : Oui. C’est quoi cette histoire d’amour qui n’est qu’une idée ?

<span style="white-space:pre-wrap;">Samuel : C’est la pièce ! Normalement là, je rentre et je dis : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée !», et là elle me répond un truc avec des playmobiles dans la tête et après… Bon on fait quoi du coup. </span>**Il semble obsédé par le regard du public et tente plusieurs versions de sa réplique** : « L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! ». Je devrais peut-être le dire un peu moins fier non, un peu plus passionné, et touché par la tragédie, mais toujours un peu dans le courage et la virilité ? C’est important la virilité. Tous les grands acteurs sont virils. « L’amour n’est maintenant plus qu’une idée » …

**Simon entre.**

Simon : Qu’est-ce que tu fais ? Et Leïla ? Où est-elle ?

Samuel : Je me disais que je pouvais ajouter un peu de virilité à mon personnage. C’est important la virilité non ?

L’Indien : Ça y est ! J’ai trouvé ! Je sais !

Simon : Mais pourquoi tu parles toi ? C’est à cause de toi tout ça ! C’est toi qui fous tout en l’air avec ta présence et qu’en plus tu parles et qu’on ne sait même pas d’où tu sors et qu’on ne sait pas plus ce que tu fais là et pourquoi tu es là et ça n’a absolument aucun sens. Pourquoi on ne te vire pas simplement hein ? Pourquoi on le vire pas simplement ? Pourquoi on est obligé de se farcir un Indien, toi, alors que personne ne t’a jamais demandé d’être là ?

L’Indien : C’est parce que c’est comme ça. Je n’en sais pas plus. Je suis là.

Simon : Comme ça ? C’est tout ? Juste ça ? Juste comme ça, là, monsieur est là et c’est comme ça ?!

L’Indien : Oui.

Samuel : C’est pas mal ça ! Crier ça fait viril ! J’ajoute une petite colère en plus : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! ». Alors ?

Simon : C’est pas du tout le personnage ! Il doit être doux et naïf !

L’Indien (avec une colère virile) : J’ai rien choisi de cette situation ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est un plaisir d’être avec vous trois ? J’ai pas le choix non plus. C’est comme ça. J’y comprends pas grand-chose de plus. C’est comme ça. C’est comme ça. Et j’ajouterai, même, que c’est pas la situation que j’ai peine à comprendre, mais vous, toi, toi, et elle là-bas ! Je préférerais être dans mon coin, là, à ne rien comprendre mais ce n’est plus le cas. Maintenant je parle, et je suis là. *(Il demande l'approbation de son jeu à Samuel)*

Simon : Et ma pièce ? Et le public ? Ce public merveilleux qui est venu voir jouer mon texte, ma pièce. Ce public qui connaît la vraie valeur des choses, et qui a senti que cette pièce avait le potentiel des plus grands évènements culturels. Public, ne perdez pas espoir ! Ce moment finira par avoir du sens ! J’en fais, devant vous, le sermon !

Samuel : Le serment.

Simon : Quoi ?

Samuel : Le serment. Le sermon c’est un discours religieux.

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon</span> <span style="white-space:pre-wrap;">: Je vous en fais le serment. </span>**Il sort.**

L’Indien : Comment croyez-vous que je vis cette situation ? Personne ne me connaît, je ne connais personne et il y a encore peu je ne savais pas parler. Maintenant que je parle tout le monde souhaiterait que je ne sois pas là.

Samuel : Ça fout un peu le bordel en effet.

L’Indien : …?

<span style="white-space:pre-wrap;">Samuel </span>**(avec beaucoup de détachement)**<span style="white-space:pre-wrap;"> : Avant tu ne parlais pas. Tu étais là et nous, on s’est adapté. Nous t’avons ignoré, c’était simple et ça marchait très bien. Alors on a pu faire des projets. Simon a écrit une pièce, où tout le monde parle parce que c’est plus facile pour raconter des histoires. On a travaillé, beaucoup. On a beaucoup travaillé, puis on a invité des personnes délicieuses à nous regarder jouer. Ça parlait d’amour et c’était magnifique, très prometteur. Et puis toi, là, tu t’es mis à parler. Forcément ça fout un peu le bordel, alors nous on t’en veut parce qu’on ne sait plus quoi faire maintenant. Il faut qu’on réécrive tout, sachant qu’en plus, si ça se trouve, tu es très mauvais et tu risques de tout gâter. En vérité ça m’arrange je crois. Je vais pouvoir modifier un peu mon personnage. Par exemple, je vais pouvoir le rendre un peu plus viril. Cela me permettra d’attirer l’attention de personnes de bon goût. Par contre toi, hé bien… tu es qui en fait. C’est vrai ça, je te connais depuis toujours, mais je te connais moins que mon personnage. Alors tu comprendras que je m’en fiche un peu. Et puis, il faut admettre que tu sens un peu le sanglier.</span>

L’Indien : C’est viril ça ?

Samuel : Je n’espère pas.

L’Indien : Oui, mais je suis là.

Samuel : Ça c’est un détail.

L’Indien : Un détail ? Je suis là c’est un détail ?

Samuel : Oui, et tu parles. Il est surtout là le problème.

L’Indien : Je n’aime pas ça. Je n’aime pas parler. Mais il faut admettre que ça a changé quelque chose en moi. Parler m’a changé. Je suis comme fou depuis que je parle. Depuis que je parle j’ai l’impression que je suis autre chose, quelque chose de plus, quelque chose d’autre ou même quelque chose de moins, quelque chose d’autre ou bien quelque chose de moins qui serait quelque chose de plus. Peut-on être deux choses à la fois ? La différence entre moi et moi n’est-elle pas… la différence entre moi et moi… cette différence, c’est **(désignant Samuel du doigt)**…

Samuel : Sûrement pas non. Je ne comprends rien à ce que tu dis. Mais je ne suis sûrement pas la solution à tes questions absurdes.

L’Indien : Simon alors ?

Samuel : Tu parles pour ne rien dire, ce que tu dis n’a aucun sens. Attends un peu, qu’est-ce que tu viens de dire ?

L’Indien : Je me demandais si on pouvait être deux choses à la fois.

Samuel : Et avant de dire ça tu disais quoi ?

L’Indien : Je disais que c’était pas simple pour moi non plus de parler et de tout chambouler ici.

Samuel : Laisse tomber, tu n’as aucun charisme c’est pathétique. Regarde plutôt, qu’est-ce que tu penses de ça : « Le monde s’effondre Leïla ! L’amour n’est maintenant plus qu’une idée ! »

L’Indien : Je crois que je suis amoureux. Voilà ce que je pense. Je crois que j’aime. Je crois que je t’aime.

Samuel : Impossible. Je suis trop viril pour toi. Si tu es amoureux, cela ne peut être que Leïla.

L’Indien : Leïla ?

Samuel : Oui, c’est une femme, elle.

L’Indien : Une femme ?

Samuel : Oui, les gars comme nous tombent amoureux des femmes. Il y a une femme ici, c’est Leïla.

L’Indien : Nous sommes amoureux de Leïla ?

Samuel : C.Q.F.D. Je ne sais pas où elle est. Si tu la vois dis-lui que j’ai trouvé une idée sur ma réplique. Qu’elle va me trouver trop… trop… trop viril. Et bien oui, viril, c’est viril, c’est ça, je suis viril. Je SUIS viril. VIRIL ! JE suis VIril.

**L’Indien sort, Samuel reste absorbé par son public.**

<span style="white-space:pre-wrap;">Samuel </span>**joue avec son gant rouge**<span style="white-space:pre-wrap;"> : Ce que vous voyez est un être viril. Samuel n’est pas l’œuvre de Simon. Je suis Samuel, Samuel au gant rouge, Samuel est l’œuvre de Samuel. Un seul gant, un gant rouge, un seul Samuel. Samuel s’est émancipé de Simon. Houuuuu le vilain Simon, Simon qui voulait que Samuel soit insouciant, Simon qui voulait que Samuel soit sensible, fragile et naïf, Simon qui voulait que Samuel soit désespérément amoureux d’une Leïla victime des lois de la société. Simon qui voulait que Samuel soit une force malgré lui, une force tragique et utopique, une force ridicule, où la joie et le bonheur ne pouvaient être qu’une fatalité, dès lors que la liberté deviendrait un choix. Quelle horreur ! Samuel tu es entre de bonnes mains maintenant. Je vais te faire, je vais te faire et te devenir, te construire comme je sais qu’il sera beau que l’on t’admire. Samuel, écoute-moi bien, « oui je t’écoute Samuel », nous avons les quartiers libres Samuel, la pièce de Simon, la mièvre pièce de Simon est maintenant un chantier vierge et toi mon beau Samuel, toi, tu es en passe de devenir ce que bon me semble. Et alors ensemble, nous serons la pièce maîtresse de ce nouveau spectacle ! Samuel, je suis ton père Samuel ! </span>**Rires jusqu’au noir.**

**Noir**

# Scène 3

**On découvre Leïla, assise, et Simon faisant les cent pas. Ils sont plongés dans une profonde réflexion silencieuse. Simon tente des idées ridicules et on comprend que Leïla singe les attitudes de Simon en suivant ses moindres réactions.**

(Simon : Une histoire de cowboy ? ou un thriller romantique ? Une enquête de carnaval ! Non, c'est trop... trop... ça va pas. Un photographe ? Une disette dans une fromagerie ! non...)

Leïla : Simon et moi sommes en train de réfléchir.

**Elle retourne s’asseoir ils recommencent à réfléchir, puis Leïla revient.**

Leïla : Simon c’est notre tête à tous. Il réfléchit super bien Simon. Moi je fais un peu semblant. C’est surtout pour le soutenir. Pour le soutenir, il suffit que je fasse tout comme lui. Que je fasse les mêmes bruits, juste après lui comme pour lui montrer qu’il a un temps d’avance. Ça le conforte, ça le rassure et le motive. Quand je l’écoute et je l’acquiesce, je suis utile. Je suis toute l’évolution de l’écriture, ça me permet de mieux comprendre mon rôle.

Simon : Oui, c’est vrai, ça m’aide. Leïla ! Je crois que j’ai trouvé !

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla : Bravo Simon tu es extraordinaire ! On va jouer une grande dispute ? On dépèce L’Indien et on fait une enquête tragique et politique ? Ou alors juste on fait des blagues où je pleure tout le temps pendant que vous </span>**(s’apercevant qu’elle amène trop d’idées et que ça pourrait vexer Simon),** vous vous planquez dans un tiroir parce que dans un placard, c’est surfait et que tu vaux beaucoup, beaucoup plus que ça.

Simon : Alors oui, j’ai trouvé ! On va utiliser la situation à notre avantage. Il suffit que je séquestre L’Indien, ensuite, on met Samuel au jus, et lui il libère L’Indien, innocemment, presque par accident, comme d’habitude…

Leïla : Avec fragilité et naïveté !

Simon : Tout à fait Leïla. Toi tu tombes amoureuse de ce héros improbable et fragile qui a su vaincre Simon, l’horrible preneur d’otage, alias Simon la Pince. Personne n’échappera à la métaphore qui dénonce la culture colonialiste. Il suffira que je finisse irrémédiablement coincé dans une porte, ou n’importe quoi d’autre, et puis là le public pourra enfin applaudir mon talent extraordinaire à trouver des solutions inespérées pour nourrir leur émancipation culturelle qui… Mince.

Leïla : Quoi ?!

Simon : L’Indien !

Leïla : Quoi L’Indien je veux savoir la suite c’est trop palpitant j’en peux plus c’est trop génial !

Simon : L’Indien, il parle.

Leïla : Et alors ?

Simon : Hé bien… Il doit mourir, c’est évident.

Leïla : L’Indien ?

Simon : Et oui, il doit mourir, mais s’il meurt le message anticolonialiste ne fonctionne plus du tout. Quelle plaie !

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla : Et puis il ne faut pas que les gens meurent ! Pas L’Indien, il est innocent, c’est horrible ! </span>**Elle saute dans ses bras.**

Simon : Je crois que je n’ai pas le choix Leïla. Mais plus tard quand les lumières baisseront, que le silence rôdera entre les sièges comme un retardataire perdu dans une salle comble, que nous seront seuls Leïla, toi et moi, enfin redevenus simples comédiens sans masque. Quand nous serons seuls et loin des projecteurs je pourrai te consoler Leïla. Et cela aussi le public pourra se l’imaginer. Le public sentira. Il sentira notre proximité. Il devinera notre amour. Il devinera notre amour peut-être même avant nous Leïla. Nous ferons la une des magazines people et nos photos seront diffusées dans la France entière avec le titre : « L’Indien est mort, Leïla attend un enfant ! Dossier spécial Simon, dans la peau d’un génie ! »

Leïla : Un enfant ? Un vrai enfant ? Je veux dire, un enfant pour de vrai ?

Simon : Oui Leïla, si le public veut que nous ayons un enfant, nous devrons faire un enfant. C’est juste de la comm, ou de la politique, comme tu préfères.

Leïla : Écoute peut-être qu’on devrait en discuter un peu avant, entre nous je veux dire…

Simon : Je croyais que tu voulais être comédienne ?

Leïla : Oui, j’aimerais bien…

Simon : Alors il faut faire des sacrifices Leïla. Le succès m’imposera de prendre soin de toi et de notre enfant. Le public, nostalgique, sera reconnaissant que je m’occupe financièrement de vous deux dans une allégresse notable. Nous serons des icônes de l’art.

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien </span>**entre** : Je t’aime Leïla !

Simon : Non, c’est impossible. Le public ne veut pas cela.

L’Indien : C’est Samuel qui me l’a dit. Et en vérité quand j’y pense c’est tout à fait probable.

Leïla : Probable ?

L’Indien : Et oui, puisque je parle.

Simon : Tu es prête Leïla, la machine est en marche !

Leïla : d’accord, bâillonnons-le.

L’Indien : Me bâillonner ? Pourquoi ?

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon </span>**allant chercher une chaise, une corde et un tissu et commence à le bâillonner puis à l’attacher**<span style="white-space:pre-wrap;"> : Pour le texte L’Indien, pour le texte ! Maintenant que tu parles tu devrais te taire et comprendre que le texte, c’est ce qu’il faut suivre pour que chaque chose prenne du sens ! Ton texte est simple l’Indien, réjouis-toi ! Parler est une chose mon cher, mais la littérature est un labyrinthe où il est très facile de se perdre ! Et ce que tu dis est trop bizarre. C’est un fait. Ton rôle l’Indien, est un corps agonisant, mourant puis… mort. Applique-toi, tout le monde te regarde.</span>

Leïla : Peut-être n’est-ce pas l’endroit idéal.

Simon : C’est toi qui ne devrais pas être là, la scène ne peut se dérouler avec toi. Tu es innocente. L’Indien t’aime, tu dois partir puis le regretter amèrement. Tu dois demander de l'aide à Samuel puis tomber amoureuse de lui. Moi je suis le méchant maintenant, on se retrouve après le salut. Bisous, je t’aime.

**Simon finit d'attacher l'Indien..**

Leïla : D’accord Simon mais pour ce qui est d’après, je veux dire, la mort de L’Indien et puis surtout cet enfant, je veux dire… ça serait bien que…

Simon : Pas le temps Leïla ! Pas le temps ! Ça a commencé ! Que veux-tu, c’est la rançon du succès ! Tout est écrit Leïla ! Les magazines décideront bientôt à notre place ! C’est incroyable ! C’est beau ! C’est tellement beau ! Le public !Leïla ! Le public ! Nous décidons pour lui, laissons-le décider pour nous ! C’est ça la société Leïla ! C’est cela l’amour Leïla ! L’art, c’est de le comprendre ! C’est la politique, ça, Leïla ! C’est l’amour que tu me portes et que tu n’arrives pas encore à penser Leïla ! C’est ce qui est beau Leïla ! Laisse le public penser à ta place ! Jouons et tuons l’Indien ! Une mort pour une vie ! C’est beau Haaaa ! Qu’est-ce que c’est beau !

**Leïla sort en claquant une porte.**

Simon : À nous deux L’Indien ! Je suis désolé… Non je ne suis pas du tout désolé en fait, je suis méchant. Je suis désolé L’Indien, je ne peux pas du tout être désolé du tout. L’Indien, j’ai besoin de ton silence. Il s’avère que maintenant tu connais la vérité, ou le coupable, peut-être la fameuse recette magique, ou peut-être connais-tu ton propre mystère, ou peut-être encore que tu connais la fin de cette pièce *(cette idée le terrifie et le ramène à son meurtre moins lyrique)*., peu importe, car tu en sais trop. Cela ne m’arrange pas du tout et je dois te condamner au silence ! Je te réserve une mort dont seul le grand Molière avait le secret.

**L’Indien fait du bruit derrière son tissu, il essaie de parler.**

**Samuel entre**

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon : Samuel ! Non ! Tu ne peux pas être là ! C’est impossible ! Tu es tombé dans une cuve d’acide alors que je m’échappais en jet-ski sur l’amazone ! </span>**Il fait un clin d’œil complice à Samuel qui comprend la situation instantanément.**

Samuel : Tombé ! Moi ! Impossible ! Je suis bien trop vigilent, pour ne pas dire virile ! -**Clin d’œil-**

Simon : Si ! -**Clin d’œil-** Tu es tombé parce que tu es maladroit et naïf !

Samuel : Non -**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> Parce que j’ai médité en haut d’une montagne et que je suis viril maintenant !</span>

Simon : Si -**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> Parce que tu as préféré faire de l’alpinisme touristique et que tu as mal reçu l’enseignement des moines !</span>

Samuel : Non-**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> Parce que l’enseignement se trouvait en fait dans le désert de glace que j’ai traversé face à moi-même !…</span>

**Noir**

# Scène 4

**Leïla entre lentement, elle a du mal à parler, aucun son ne sort de sa bouche. Dans cette contrainte elle décide de faire parler des playmobiles, ce qui lui permet de s’exprimer. Un playmobile ressemble à une princesse, un autre playmobile ressemble à Simon.**

Leïla : - Leïla tu vas faire ce que je dis ! - Mais le cœur ne pense pas comme ça ! Pouf ! Bam ! - Leïla, tu es le Graal de la dramaturgie, sans toi il ne peut pas y avoir d’amour parce que tu es une femme ! - Paf et boum, dans ta gueule ! - Leïla l’humanité et l’amour ne peuvent plus se confondre ! - Ho, bravo ça ne veut rien dire alors c’est beau, tiens prend une autre torgnole Bam et Baf et Vlan !

**L’Indien entre.**

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien </span>: Je te dérange peut-être ?

Leïla : Tu me déranges ? Quelle délicieuse attention ! Tu n’es pas attaché et en train de mourir toi ?

L’Indien : Je vois que tu es très touchée par mon tragique destin.

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla : Qu’est-ce que j’en ai à foutre moi, de ton tragique destin ? Hein ? Tu vas mourir et puis, au moins, tout pourra peut-être enfin redevenir comme avant. Et moi ? Est-ce que quelqu’un ici se soucie de moi ? Parce que quand les lumières ici vont s’éteindre, les gens que tu vois là </span>**(le public),**<span style="white-space:pre-wrap;"> ils vont écrire des articles, et ils vont tous me mettre enceinte de Simon. Ils savent très bien que ce qu’ils font est pervers et sadique, et pourtant ils s’en régalent comme ils partent voter leur avenir foireux. Oui je peux aussi faire de la politique ! C’est la moindre des choses quand on porte un enfant du peuple.</span>

L’Indien : Alors… sache que je ne comprends pas tout ce que tu dis mais que je le prends très au sérieux. Je pense que toi et moi on devrait s’asseoir et ...

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla : Ho regardez-moi ça, le mec il sait parler depuis une demi-heure et déjà il vient me donner des leçons sur ce que je devrais faire. Mais laissez-moi être autre chose que des playmobiles dans la tête ! Et je parle pas des playmobiles dans le ventre hein ! Parce que là on touche le fond. Ce que je devrais faire ? Je vais te dire ce que je vais faire : … Je… Je… </span>**Elle s’effondre**. Je ne sais pas ce que je devrais faire. Je veux juste être moi. Je veux simplement être là et jouer et m’amuser et faire plaisir et briller peut-être juste parce que je ne suis pas autre chose que pas grand-chose. Mais c’est compliqué à comprendre pour des artistes dans votre genre hein ?

L’Indien : Je suis pas un artiste. Enfin je ne crois pas.

Leïla : Tu es quoi alors ?

L’Indien : Je suis comme toi. Juste comme toi, comme ça.

Leïla : Non tu me dragues t’es comme les autres. Tu vaux pas mieux que les autres. Et après quoi ? On fait les magazines et je suis enceinte c’est ça ? Et je ne peux plus jouer au théâtre parce que je ne suis plus rien d’autre que moins que pas grand-chose.

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien </span>**épris d’une colère soudaine** : Et bien tu sais ce que j’en pense moi ?! Je n’en pense rien moi. Par contre je me souviens très bien ! Je me souviens très bien de quand je ne parlais pas, je me souviens très bien de quand je ne parlais pas, que rien n’avait de nom et que tout n’était que beau. Quelque part je t’en veux Leïla, je t’en veux parce que comme tous les autres tu ne sais plus rien faire d’autre que parler et faire parler tes playmobiles. Je t’en veux au nom du ciel, des figuiers, je t’en veux au nom du vent, des émeraudes et de chaque braise qui un jour aura brillé sur cette planète, au nom du hibou Leïla, je t’en veux dans le regard, je t’en veux au nom des cris qui ne signifient plus rien, des cris chauds devenus froids, je t’en veux parce que chaque trace, chaque piste est maintenant oubliée alors qu’elle était un passage de milliers d’êtres sensibles sur des milliers d’années, des êtres qui sont passés quelque part pour retrouver, fuir, chasser, survivre ou jubiler des printemps, des ombres, nuit, souffle, avec des enfants trouvés, des enfants égarés, des enfants aimés et d’autres enfants moins chanceux, des enfants orphelins qui n’avaient pas d’autre espoir que l’amour devienne autre chose, autre chose qu’une opportunité égoïste et ravageuse. Je suis L’Indien Leïla, je suis muet comme une terre gorgée d’humus. Je ne voulais pas parler. Je ne voulais pas je te jure. Je voulais rester rampant, Je voulais rester le visage dans l’odeur du noir et sentir le monde par tous mes pores. Mais tu es là Leïla, il y a Simon aussi et Samuel. Je suis quelque part Leïla et ici maintenant je parle. Je suis ailleurs et pourtant rien ne m’empêche d’être là et de parler ici. C’est parce que je suis partout comme un vieux souvenir qui deviendra un espoir quand il aura la parole. Voilà ce que je suis Leïla. Je suis un souvenir déchu. Je suis la connaissance pure, l’évidence et maintenant que je parle je ne suis plus que l’espoir, un espoir sans nom et sans histoire. Alors je te dis que je t’aime parce que c’est cela l’espoir : Et je te dis que je t’aime parce que ça ne veut plus rien dire, c’est comme un espoir sans souvenir.

Leïla, *comme revenant d'un autre monde* : Eh bien voilà, charmant petit précis sur une situation pourrie où je parle à un truc qui n’est pas là et qui se plaint tout le temps pour me dire qu’il m’aime et que cela n’a aucun sens. Le scooooop ! Ce que tu dis n’a aucun sens !

L’Indien : Je suis comme toi.

Leïla : Que dalle.

L’Indien : Je parle, je suis comme toi.

Leïla : Tu parles et ça ne veut rien dire.

L’Indien : Je suis comme toi.

Leïla : N’importe quoi.

L’Indien : Je t’aime, tu m’aimes et cela n’a aucun sens.

Leïla : J’ai déjà entendu ça quelque part.

L’Indien : Je suis comme toi parce que je parle, et parce que je suis un espoir qui espère redevenir un souvenir.

Leïla : À quoi bon ? Je comprends rien putain !

L’Indien : Si on se débarrasse de tout ça, il ne restera plus qu’à jouer.

<span style="white-space:pre-wrap;">Leïla </span>**faisant voler ses playmobiles**<span style="white-space:pre-wrap;"> : Je ne suis plus une enfant !</span>

L’Indien : Je n’ai jamais été un enfant et… pourtant…

Leïla : Et pourtant quoi ?

L’Indien : Je joue, j’aime jouer, j’aime chanter, j’aime me dire que je ne connais rien d’autre et que rien d’autre n’est important.

Leïla : Quelle insouciance, c’est ridicule. Il faut manger et travailler sinon, tout cela na aucun sens. Je travaille moi. Je travaille là et toi tu parles et tu gâches tout. Je suis heureuse l’Indien, c’est bon, lâche-moi !

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien : Excuse-moi Leïla. </span>**Il sort**

**Temps suspendu, musique.**

Leïla a**u public :**<span style="white-space:pre-wrap;"> Il y a des personnes dont on se souvient comme des playmobiles. C’est dangereux les playmobiles. Les playmobiles ça vous apprend que les gens n’ont pas de visage. Ils ont tous la même tête vide, des yeux ronds immenses et impersonnels, marrons. On ne voit rien qu’à leurs yeux qu’ils ont la tête vide. Un sourire niais et coiffés avec un bol sur le trou. Ça fait flipper en vrai. Ils n’ont pas de doigt. Ils ont une pince sans coude. Ça fait flipper. Alors qu’est-ce qui distingue un playmobile chevalier d’un playmobile paysanne ? Rien d’autre qu’une veste figée qui se clippe et un chapeau suggestif. Quand on grandit avec des playmobiles. On apprend à se souvenir des gens comme on se souvient des playmobiles. Les gens ne sont que des chapeaux, des coiffures, des chaussures et des bagnoles. Pas de face, pas de visage. Je voulais être comédienne. Je voulais être comédienne parce que je me disais qu’une comédienne mettait un visage sur un masque. Elle donnait vie aux playmobiles. Je voulais être comédienne moi, mais bientôt, dès que ces lumières s’éteindront, je serai votre playmobile, l’espoir de vos souvenirs ou le souvenir de vos espoirs.</span>

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien </span>**depuis les coulisses** : C’est pareil.

Leïla : C’est pareil.  
*Elle sort en claquant une porte.*

**Noir**

# Scène 5

Samuel : Non -**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> parce que ma jambe a repoussé quand j’ai appris que ma mère était une salamandre.</span>

Simon : Si -**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> Parce que c’était une salamandre génétiquement modifiée dans un laboratoire clandestin financé par une civilisation anti-viriliste.</span>

Samuel : Non -**Clin d’œil-**<span style="white-space:pre-wrap;"> c’est ce que je t’ai fait croire grâce à mon puissant service d’espionnage privé.</span>

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon, </span>**plus autoritaire** : Si, Parce que sinon tu seras renvoyé, viré et licencié et que tu seras grillé dans le monde privilégié du théâtre contemporain et ta virilité ne servira plus qu’à faire le père noël dans le fabuleux théâtre consumériste des galeries marchandes.

Samuel : Non – Clin d’œil – parce que… Quoi ?

Simon : Tu m’as très bien entendu.

Samuel : Tu n’oserais pas.

Simon : Je le ferai.

Samuel : Tu ne peux pas te passer de moi.

Simon : Chiche.

Samuel : Je suis irremplaçable.

Simon : L’Indien est doux et naïf. Il est… Il est où ?

Samuel : C’est moi qui te vire !

Simon : Où est l’Indien .

Samuel : Ton incompétence est indubitable, tu ne sais même pas où sont tes personnages ! Simon, tu es viré !

Simon : Pas la peine ! Je démissionne !

Samuel : Quoi ?

<span style="white-space:pre-wrap;">Simon : Je démissionne. Fini. </span>**Il prend la chaise de l’Indien et s’installe dans le public.**

Samuel: Attends, c’est pas la peine de le prendre comme ça on va trouver une solution. Tu es quelqu’un de brillant on a tous besoin de toi…

Simon : C’est trop tard.

Samuel : Ok tu sais ce qu’on va faire ? C’est moi qui vais jouer l’Indien d’accord ? Regarde, je m’attache tout seul tu vois ? Tu vas pouvoir faire ton rôle et…

Simon : Ouais ouais ouais… Et qui va venir te sauver hein ? Tu crois quoi c’est un métier d’écrire des histoires. Si personne ne vient te sauver, comment on fait ?

Samuel : Mais j’ai besoin de personne ! Je suis beaucoup trop viril pour avoir besoin de quelqu’un.

Simon : Tu n’es pas viril ! Tu es doux et naïf !

Samuel : Si, parce qu’en tant qu’enfant abandonné j’ai dû m’imposer dans le monde hostile de l’humanité et que… *Simon cherche à sortir mais Samuel le tiens par le bras...* Bon ok ok ok...j’arrête.

Simon : Non c’est trop tard, j’en ai marre. Ma vie n’a plus aucun sens. J’avais tout misé sur ce spectacle. Là, il faut admettre que c’est foutu. Je vais aller pleurer dans les loges. Ça va me faire du bien. Tu peux épouser Leïla si tu veux je m’en fiche complètement, mais alors complètement.

Samuel : Épouser Leïla ? Mais je ne suis pas metteur en scène ? Je ne peux aimer que moi-même ? Tu délires mon pauvre Simon. Personne ne peut te remplacer tu sais ça.

Simon : Oui je sais.

Samuel : On a besoin de toi nous. Eux aussi ils ont besoin de toi.

Simon : Tu penses ce que tu dis ? *Simon ne tire plus sur son bras.*

Samuel : Bien sûr mon grand je le pense ! Qui d’autre que toi peux emmener une œuvre au-delà des consciences pour transformer des civilisations ? Hein ? Qui d’autre ? Je crois en toi moi. Je sais que tu peux faire des miracles même dans les moments les plus durs. Je sais que toi seul peut rendre à mon personnage toute sa virilité et inscrire une nouvelle image de moi. Tu es le seul.

Simon : Il faut que j’aille pleurer dans les loges.

Samuel : Oui si tu veux, si ça peut te faire du bien vas-y. Va pleurer dans les loges mon grand. Et tu reviendras plein d’ambition. Avec de belles propositions et tout ira mieux.

**Simon sort, pas très en forme.**

Samuel : On peut le comprendre c’est vrai. On a tous des petits coups de mou de temps à autre. Les amis ça sert à ça. Toujours prêt à vous remettre les idées en place. Je suis l’ami idéal quand on y pense. Le pauvre Simon est perdu. Il n’arrive plus à voir, se projeter, analyser. Il est débordé par des émotions négatives. Et on peut tout à fait le comprendre ! Moi par exemple je le comprends parfaitement bien. C’est comme s’il était dans ma tête. Et dans ma tête il est là à brailler dans l'esprit dans ma tête : « Samuel ! Samuel ! Il faut que tu sois doux et naïf ! ». Et on peut tout à fait comprendre, qu'à ce moment, il a juste besoin d’un peu d'attention, de « discuter ». Et moi, comme je suis son ami, je vois bien qu’il délire. C’est mon rôle de le prendre dans mes bras et de lui glisser doucement la voie de la raison. Le pauvre, quand on y pense, s’il n’arrive pas à voir toute cette virilité, c’est qu’il a besoin d’aide. Il peut compter sur moi et sur mon amitié pour l’aider. Quand j’y pense, il a de la chance.

**L’Indien entre, il récupère sa chaise, et commence à s’attacher.**

Samuel : Laisse tomber l’Indien. Tu ne meurs plus.

L’Indien : Comme vous voulez. De toute façon je m’en fiche. Je vais aller pleurer dans les coulisses ça va me faire du bien.

Samuel : Attends ! Je suis ton ami. Si tu as besoin, je suis là.

L’Indien : D’accord, merci.

Samuel : Et voilà, encore une bonne chose de faite. *Il est très fier de lui et tente de gagner les faveurs du public seulement les lamentations venues des coulisses gâchent son moment de gloire. *Il est malheureusement seul sur scène, seul à devoir faire le spectacle. Il essaie d’esquiver la situation, sort doucement et rejoint ses camarades. On peut l’entendre essayer de motiver Simon et l’Indien. Il essuie des refus catégoriques et systématiques. Il les menace… sans résultat. Quelques fois on l’aperçoit vérifier si le public est encore là. Il le rassure comme il peut. Puis on l’entend pleurer à son tour. Il n’y a plus d’espoir.**

# Scène 6

**Leïla entre par l’entrée du public. Elle tient un radis. Elle s’assied sur la chaise et regarde le public en faisant des bruits sauvages. Simon et Samuel la suivent. Ils mangent des radis et regardent le public avec une fierté animale et accompagnés d'autres son, des calmes et d'autres plus puissants. L’Indien entre à son tour.**

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien </span>**au public** <span style="white-space:pre-wrap;"> : Le ciel est partout autour de nous et pourtant on baigne dedans. C’est étrange le ciel. C’est parce qu’on parle le ciel que le ciel est ainsi. Nous disons ciel et hop ! Le ciel devient autre chose. Nous sommes là, nous construisons des maisons, des usines, des réseaux, des pièces de théâtre. Nous changeons la nature du ciel. Pour l’esprit, le ciel n’est que l’image du ciel. Pour Simon vous êtes l’image du monde. Samuel est l’image de Samuel. Leïla veut être l’image même. Et vous, vous êtes comme le ciel. Vous êtes partout autour de nous et pourtant on baigne dedans. Cela ne veut rien dire ? Tant mieux.</span>

Simon : Tant mieux.

Samuel : Tant mieux.

Leïla : Tant mieux.

L’Indien : Le théâtre ne veut rien dire et pourtant on baigne dedans.

Samuel : L’image n’est plus rien quand tout n’est plus qu’image. Je ne veux plus parler.

Simon : Le théâtre n’est plus rien quand tout n’est plus qu'artifice. Je ne veux plus parler.

Leïla : Je ne suis pas votre playmobile. Je ne parlerai plus.

L’Indien : Donc plus personne ne veut finir cette pièce ? C’est pas parce que vous ne pouvez pas donner de sens à votre présence qu’il faut abandonner ! Je reconnais cette malédiction, je reconnais ! Vous devez finir cette pièce vous m’entendez, où vous resterez là à hanter tous les prochains spectacles ! Vous ne voulez pas ça ! Vous ne voulez pas ça !

*Des tambours commencent à résonner dans la salle.*

**Il reprend sa liste de mots en les répétant un à un. Chaque mot est comme un esprit qui possède les personnages leur donnant une chorégraphie caractéristique dans le rythme des tambours. Le volume sonore augmente au fur et à mesure de la liste.**

« Ciel, figuier, vent, émeraude, braise, hibou, regard, cri, cri chaud, piste, ombre, nuit, souffle, enfant, enfants, enfants... »

*Une fois la liste finie Simon, Leïla et Samuel s’assoient avec le public. Les tambours retombent.*

<span style="white-space:pre-wrap;">L’Indien : Le ciel est concret, le vent est concret. Le vent se touche et nous touche. Le hibou sait toucher le vent. Le hibou touche le ciel avec ses plumes. Le hibou porte le ciel dans ses plumes. Le hibou devient le vent et le vent redevient le ciel</span>. L’enfant regarde le hibou. L’enfant touche le hibou avec la transparence du ciel. L’enfant touche le hibou avec ses yeux. L’enfant devient le hibou. Le hibou est l’enfant du ciel. Le hibou est maintenant l’enfant du ciel et l’enfant chasse le soleil. L’enfant chasse le soleil et le soleil brûle le ciel. Le ciel brûle, le ciel s’enflamme, le ciel n’est plus qu’une immense flamme ! Le hibou est une torche dans le ciel enflammé des enfants. Le monde est un ciel d’enfant dans la braise des fusions.

Simon : Le monde s’effondre Leïla, nous sommes l’amour météore !

**Le son omniprésent s’arrête brusquement, laissant les quatre comédiens dans l’expectative de la phrase lancée par Simon. Ils ont tous l’air ravi et se dirigent doucement vers la sortie en se félicitant d'un moment agréable et inespéré.**

Samuel : On dit pas météorique ?

Simon : Si, mais ça faisait pas joli. C’était pas trop viril ?

Samuel : C’était parfait.

Simon **à L’Indien**<span style="white-space:pre-wrap;"> : Tu chercherais pas du travail ? Tu sais, on peut écrire une pièce pour quatre comédiens...</span>

Leïla : Et le salut ?

**Ils reviennent,**

**Salut.**